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Ngal

ngal (« nous-deux »)

Mot wik-mungkan (langue de la côte ouest de la péninsule du cap York, en Australie) que l’universitaire et artiste Tyson Yunkaporta emploie et traduit lui-même par « nous-deux ». C’est une première personne, mais une première personne à deux : ni le « je » qui parle seul, ni le « nous » indistinct d’un groupe — une forme exacte pour le deux-en-relation, toi et moi en train de faire ceci ensemble, à l’instant. Le pronom porte une manière de connaître : la pensée n’a pas lieu dans une tête isolée mais entre des êtres reliés. Yunkaporta écrit dans ce pronom et y tire son lecteur, faisant de la page une relation plutôt qu’une transmission. Le français, qui n’a que « je » et « nous », n’a pas de mot pour les deux qui pensent.

c’est un pronom qui est commun dans les langues indigènes mais qu’on ne trouve pas en anglais ; c’est pourquoi je le traduis par « nous-deux »
Tyson Yunkaporta, Sand Talk, Sand Talk (sur la double première personne). Éditions Véga (Guy Trédaniel), 2021 ; éd. originale Text Publishing, 2019 · trad. Anne Delmas

Ngal est un pronom, et c’est par là qu’il déloge quelque chose. Les langues de la péninsule du cap York, dont le wik-mungkan que parle Tyson Yunkaporta, ont plus de premières personnes que l’anglais ou le français : à côté du « je » et du « nous », une forme pour nous-deux — toi et moi, ensemble, et personne d’autre. Là où notre grammaire ne sait qu’opposer l’un au multiple, ngal nomme précisément la paire.

Le mot ne décrit pas seulement une scène ; il porte une manière de connaître. Dans la pensée que Yunkaporta raconte de l’intérieur, rien n’existe hors de la relation : un savoir n’est pas une chose qu’on détient dans une tête isolée, mais ce qui circule entre des êtres, des lieux et leurs gardiens. Connaître, ce n’est pas se retirer pour être objectif, c’est se trouver pris dans le système qu’on observe. Ngal est le pronom de ce savoir-là : il faut être deux, déjà, pour qu’une pensée passe.

C’est ce qui le sépare de notre je pense. Notre première personne de la pensée est solitaire, garantie par le retrait du sujet ; ngal fait de la paire, avant tout « je », l’unité qui pense. Le mot appartient au même monde que l’akinananti shipibo — le travail qu’on fait ensemble — et que le biiskabiyang nishnaabeg, ce retour à soi qui se fait les mains occupées, jamais dans un dedans privé. Reste ce que ngal met à nu de notre langue : nous avons un mot pour le penseur seul, et aucun pour les deux qui pensent.

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