Gloire
Chez Schopenhauer, la gloire est le pendant positif de l'honneur, et son inverse exact : là où l'honneur atteste seulement qu'on ne fait pas exception, la gloire affirme qu'on en est une. Elle ne se réclame pas — nul ne peut se l'attribuer à soi-même — mais se mérite par une production hors du commun, acte ou œuvre. Les actions dépendent de l'occasion et du témoin ; les œuvres, elles, durent et se jugent par elles-mêmes, ce qui rend leur gloire la plus sûre et la plus tardive.
Honneur et gloire sont jumeaux, mais à la façon des Dioscures dont l’un, Pollux, était immortel, et dont l’autre, Castor, était mortel : l’honneur est le frère mortel de l’immortelle gloire.
Schopenhauer ferme le chapitre sur ce que l’on représente par une image : honneur et gloire sont jumeaux, mais comme les Dioscures, dont l’un, Pollux, était immortel, et l’autre, Castor, mortel — « l’honneur est le frère mortel de l’immortelle gloire ». La formule ne vaut que pour la gloire la plus haute, la gloire vraie ; il en existe aussi des espèces éphémères, aussi vaines que l’honneur est fragile.
La différence tient au régime des mérites. Schopenhauer la pose sans détour : « l’honneur ne s’applique qu’à des qualités que le monde exige de tous ceux qui se trouvent dans des conditions pareilles, la gloire qu’à des qualités qu’on ne peut exiger de personne ; l’honneur ne se rapporte qu’à des mérites que chacun peut s’attribuer publiquement, la gloire qu’à des mérites que nul ne peut s’attribuer soi-même. » Il ajoute : « L’honneur se contente donc d’attester que ce sujet ne fait pas exception, tant que la gloire affirme qu’il en est une. » On doit l’honneur, on ne fait que ne pas le perdre ; la gloire, elle, s’acquiert — et seulement par des productions exceptionnelles.
Ces productions sont des actes ou des œuvres, et Schopenhauer tranche nettement en faveur des secondes. Les actions dépendent de l’occasion, du témoignage, d’une mémoire qui s’efface ; les œuvres restent ce qu’elles sont par elles-mêmes, aussi longtemps qu’elles durent. Du nom d’Alexandre le Grand il ne reste qu’un souvenir ; Platon, Aristote, Homère, eux, sont encore présents, vivent et agissent directement. La gloire des actes est incertaine et rapide ; celle des œuvres, lente à venir, est la seule qui soit assurée.
La gloire ≠ l’honneur : négatif, universel, on ne le perd que par une faute, quand la gloire est positive, exceptionnelle, et s’acquiert par un acte ou une œuvre hors du commun. Elle ≠ non plus la megalopsuchia aristotélicienne : la grandeur d’âme est une disposition intérieure, le jugement que le magnanime porte sur lui-même et qui se vérifie dans sa conduite ; la gloire schopenhauerienne est un jugement extérieur, l’opinion d’autrui qui s’attache après coup à une production, et dont l’auteur, le plus souvent, ne jouit même pas de son vivant.