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Wone

Mot tikuna (Ticuna, Magüta ; haut Amazone, à la jonction du Pérou, de la Colombie et du Brésil) qui nomme, dans le récit de l'origine, l'arbre géant — une lupuna, le fromager le plus haut de la forêt — qui recouvrait le monde entier et le tenait dans la nuit. Soutenu par un paresseux accroché au ciel de sa griffe, Wone n'est pas un arbre dressé dans le monde : il en est le couvercle vivant. Quand les jumeaux Yoxí et Ípi parviennent à l'abattre, l'arbre tombé se change en fleuves, lacs et ruisseaux : l'eau n'est pas autre chose que le corps de l'arbre couché, défait et mis à couler. Le mot dit donc moins une espèce végétale qu'un rapport : la forêt et l'eau comme un seul corps en deux états, et la création comme une chute — non l'érection d'un axe du monde, mais la mise à terre d'un grand vivant pour que naissent les eaux.

…era todo oscuro porque lo tapaba Wone (lupuna), un árbol grande.
Humberto Yumbato Bereca (Yaurekü) & Alberto Coello López, El ojo verde. Cosmovisiones amazónicas, Cosmovision tikuna « La lupuna tapaba la tierra » (voix de l'intérieur, niveau 2). FORMABIAP/AIDESEP, 3ᵉ éd. corrigée et augmentée, 2025 (1ʳᵉ éd. 2000) · trad. texte original en espagnol ; rendu français maison

Wone se traduirait par « la lupuna » — le fromager géant des forêts amazoniennes —, mais le mot ne désigne pas ici un arbre parmi les arbres. Dans le récit que Humberto Yumbato Bereca et Alberto Coello López disent de l’origine tikuna, Wone est l’arbre qui couvrait le monde : sa cime tenait le jour dehors, et tout ce qui existait déjà attendait dans le noir sous son ombre. Le premier état des choses n’est pas un vide à remplir, mais un recouvrement à lever.

C’est pourquoi la création, ici, est une chute. Les jumeaux Yoxí et Ípi abattent l’arbre — et l’arbre tombé devient les eaux : « le grand arbre tomba et se changea en fleuves, en lacs, en ruisseaux ». Le fleuve n’est pas autre chose que l’arbre ; il en est le corps couché, dispersé en bras d’eau. Là où notre langue range l’eau et le bois dans deux genres séparés, Wone fait du cours d’eau la chair même du fromager. Remonter le fleuve en barque, c’est encore toucher l’arbre, devenu liquide.

Le mot écarte ainsi l’image que nous nous faisons d’un arbre au centre du monde. Le nôtre se dresse : un axe vertical qui relie le ciel et la terre, une colonne d’ordre qu’on regarde de bas en haut. Wone est couché, et le monde ne commence pas quand il se tient debout, mais quand on le met à terre. Sa chute n’est pas le désastre : c’est la naissance des eaux et du jour. Comme la urihi yanomami, où la forêt est un corps qu’on ne peut découper sans mourir avec lui, Wone tient ensemble ce que nous séparons — ici l’arbre et le fleuve, deux états d’une seule vie.

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