Décroissance
de-growth (trad. angl.) ; à entendre comme « a-croissance », sur le modèle d'« a-théisme »
Mot d'ordre forgé par Serge Latouche pour nommer la sortie volontaire de la société de croissance — l'abandon du culte de la croissance pour la croissance. Ni récession, ni « croissance négative », mais rupture avec un imaginaire : celui qui fait de l'expansion économique une fin en soi et de l'humain un simple moyen. Latouche y voit une « a-croissance » : non pas réduire la production dans le même monde, mais changer de monde.
De-growth is not, in my view, the same thing as negative growth. That expression is an absurd oxymoron, but it is a clear indication of the extent to which we are dominated by the imaginary of growth.
Le mot est un slogan, et Latouche l’assume : « un mot explosif » destiné à « faire taire le bavardage de ceux qui sont accros au productivisme ». Il ne prône pas la décroissance pour la décroissance — ce serait aussi absurde, dit-il, que de prêcher la croissance pour la croissance. Le slogan ne désigne pas un objectif chiffré mais une exigence : abandonner la poursuite de la croissance exponentielle, qui n’est promue que par la quête du profit et qui réduit la société à un instrument du mécanisme productif, jusqu’à faire de l’humain lui-même un déchet du système.
D’où la rectification théorique que Latouche tient pour décisive : « à proprement parler, nous devrions parler d’a-croissance, au sens où l’on parle d’a-théisme ». Il faut « abandonner une foi ou une religion — celle de l’économie, du progrès et du développement — et rejeter le culte irrationnel et quasi idolâtrique de la croissance ». La décroissance n’est donc pas une mesure de plus dans l’économie : c’est l’apostasie d’une économie érigée en religion. Elle n’est concevable, ajoute-t-il, que « dans une société de décroissance », c’est-à-dire un système fondé sur une autre logique. L’alternative qu’il pose est nette : « la décroissance ou la barbarie ».
Ce voisinage avec la collapsologie est réel — même refus de l’humain surplombant son destin productif — mais les deux ne se confondent pas : Servigne et Stevens étudient l’effondrement qui vient, Latouche prescrit une décrue choisie pour l’éviter. Elle prolonge la contre-productivité et la convivialité d’Illich : à partir d’un seuil, l’outil et l’institution se retournent contre la fin qu’ils servaient.
Décroissance ≠ récession : la récession est une contraction subie dans une société de croissance, et Latouche en décrit lui-même les ravages — chômage, démantèlement de la santé, de l’éducation, du social. La décroissance est, à l’inverse, un choix dans un autre cadre.
Décroissance ≠ croissance négative : « oxymore absurde », simple croissance à l’envers, qui reste prisonnière de l’imaginaire qu’il s’agit de quitter.
Décroissance ≠ développement durable : Latouche range cette formule parmi les oxymores qui prétendent concilier l’inconciliable ; la décroissance ne durabilise pas le développement, elle en sort.