Yato' yos
yánesha ‘nuestro abuelo Dios’ ; le puissant qui crée par le souffle
Chez les Yánesha (Amazonie centrale péruvienne, tronc arawak), <em>Yato' yos</em> — ‘notre grand-père Dieu’ — est l'être puissant qui crée le monde non par la matière mais par le souffle. Avant tout, seul existait l'Espace à quatre pointes, tenues en l'air par son <em>aliento</em>, son haleine. Sollicité par son frère mauvais de créer la terre avec de la salive, il refuse : la salive rendrait la création saisissable, appropriable. Il appelle plutôt sa sœur, dont une goutte de lait devient terre immense sous son souffle ; de même l'homme et la femme prennent vie quand il leur donne son <em>aliento</em> et souffle sur eux. Yato' yos ≠ démiurge qui façonne une matière préexistante : rien n'existe avant son haleine, et rien ne tient sans elle.
aplastó su seno y salió una gota de leche que cayó en la uña del dedo mayor de su pié derecho. Después, lo silbó y movió la gota de leche y se ha vuelto dura, gomosa; después Yato’yos le dio aliento con su soplo, y se formó la tierra inmensa.
Au commencement des Yánesha, il n’y a ni terre, ni poussière, ni le plus petit microbe : seul existe l’Espace, avec ses quatre pointes. Au milieu demeurent deux êtres, Yato’ yos — ‘notre grand-père Dieu’ — et son frère Yato’ korós, ‘notre grand-père mauvais’. Les quatre pointes du monde ne reposent sur rien de solide. Elles tiennent, dit le relator Espíritu Bautista Pascual, sostenidas por el aliento de Yato’ yos : soutenues par son souffle. Retirez l’haleine, l’espace s’effondre.
Ce détail commande tout le reste. Quand Yato’ yos décide de faire une terre où vivront su aliento y su sombra, son souffle et son ombre, son frère lui propose sa salive : « je te donnerai ma salive dans ma main pour que tu fasses la terre ». Yato’ yos refuse. Il connaît le caractère de son frère : avec cette salive, l’autre se adueñaría de todo — il s’emparerait de tout, et ne rendrait jamais ce qui aurait été créé. Créer à partir d’une matière donnée par un autre, c’est laisser à cet autre une prise sur l’œuvre. Le refus n’est pas une querelle : c’est une décision sur la nature même de la création.
Il appelle alors sa sœur Ñeñephnor Partsophnor Yarrona’. Elle presse son sein ; une goutte de lait tombe sur l’ongle du gros orteil de son pied droit. Yato’ yos la siffle, la remue jusqu’à ce qu’elle durcisse, gommeuse — puis lui donne son haleine d’un souffle, y se formó la tierra inmensa. La terre immense naît d’une goutte de lait animée par le souffle. Plus tard, le premier homme, puis la femme, seront pétris de terre et de salive, mais ne deviennent vivants qu’à l’instant où Yato’ yos lo dio su aliento y lo sopló.
Le souffle est ici l’acte créateur lui-même, non son accompagnement. Cela distingue Yato’ yos d’un démiurge au sens grec, l’artisan qui met en forme une matière déjà là : chez Platon, la matière préexiste à l’ordre qu’on lui impose. Rien de tel ici — avant l’haleine il n’y a pas de matière, et la goutte de lait n’est terre que parce que le souffle la fait telle. Cela le distingue aussi du Dieu biblique dont la Genèse a pourtant coloré ce récit métissé : le souffle divin de la Genèse anime un homme déjà modelé, tandis que le aliento de Yato’ yos tient encore, à l’instant présent, les quatre pointes du monde. Ce n’est pas un geste inaugural révolu, c’est une tenue continue. À la fin du récit, Yato’ yos demeure en la punta de la tierra, au centre de son espace, où tout ce qu’il a fait reste sous son pouvoir.
On retrouve ailleurs en Amazonie cette idée que le souffle porte la vie du monde — proche, par sa logique, de l’aliento del sol vivo, et de ce monde plus-qu’humain où tenir et créer ne se séparent pas. Yato’ yos ≠ un créateur qui, l’œuvre achevée, se retire : son haleine est la condition permanente de ce qui est.