français · Philosophie occidentale

Plurivers

pluriverso (espagnol)

Chez Arturo Escobar, le plurivers ne désigne pas une pluralité de points de vue sur un seul monde — ce que serait un multiculturalisme — mais une pluralité de mondes réels, d'ontologies distinctes qui coexistent en restant reliées. Là où la modernité tient pour acquis qu'il n'y a qu'« un monde fait d'un seul monde », le plurivers affirme que de nombreux mondes existent effectivement, chacun avec sa façon de faire monde. Escobar reprend la formule des zapatistes : « un monde où plusieurs mondes ont leur place ».

L’enjeu, c’est l’existence ininterrompue du plurivers, que les zapatistes décrivent comme « un monde dans lequel tiendraient de nombreux mondes ».
Arturo Escobar, Sentir-penser avec la Terre, Ontologies relationnelles. Seuil, 2018 · trad. Atelier La Minga (collectif)

Le mot tranche avec l’« univers ». Là où uni-vers suppose un seul monde tourné vers une seule réalité, le plurivers pose qu’il existe, non pas une diversité de cultures se représentant la même nature, mais une diversité de mondes. Escobar récuse explicitement ce qu’il nomme, d’après Bruno Latour, un « pluriculturalisme mononaturaliste » : une seule nature donnée, sur laquelle se grefferaient des cultures plurielles. Cette image, dit-il, manque l’essentiel. Au lieu de cela : « il existe de nombreux mondes ou ontologies qui, même s’ils sont inexorablement interreliés, conservent leur spécificité. »

Penser depuis le plurivers, c’est donc tenir deux exigences ensemble. La multiplicité réelle des mondes — chez les peuples qu’Escobar étudie, un territoire n’est pas un décor mais un espace-temps vivant d’interrelations, un monde à part entière. Et leur reliure : ces mondes ne sont pas des îles, ils communiquent et se composent. Le plurivers est cette trame de mondes interreliés, geste de reliance porté à l’échelle des ontologies elles-mêmes. C’est aussi pourquoi les conflits écologiques, pour Escobar, ne sont pas que des désaccords d’intérêts : ils révèlent parfois des différences entre les mondes. Sa façon de connaître depuis un tel monde, il la nomme sentir-penser ; sa manière d’habiter un réel peuplé d’humains et de non-humains rejoint l’animisme.

Le plurivers ≠ le multiculturalisme ou le relativisme : ceux-ci admettent plusieurs regards sur un monde unique et partagé ; le plurivers, lui, pose que plusieurs mondes existent réellement, et non plusieurs opinions sur le même. Et il ≠ la globalisation : celle-ci est précisément l’« occupation mono-ontologique » qui décrète qu’il n’y a qu’un monde — le sien — et réduit tous les autres au statut de croyances. Le plurivers nomme ce que cette réduction efface.

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