Wuhua
物化 (wùhuà)
La transformation des choses : le mot qui scelle le rêve du papillon, à la fin du chapitre II. Tchouang-tseu rêve qu'il est papillon, s'éveille, et ne peut plus décider lequel des deux rêve l'autre. Le wuhua nomme ce que cette indécision révèle : les identités ne sont pas des substances mais des phases — un même fond passe de forme en forme, et chaque forme, tant qu'elle dure, se vit comme entière.
Jadis, raconte Tchoang-tzeu, une nuit, je fus un papillon, voltigeant content de son sort. Puis je m’éveillai, étant Tchoang-tcheou. Qui suis-je, en réalité ? Un papillon qui rêve qu’il est Tchoang-tcheou, ou Tchoang-tcheou qui s’imagine qu’il fut papillon ? Dans mon cas, y a-t-il deux individus réels ? Y a-t-il eu transformation réelle d’un individu en un autre ?
Le terme s’écrit 物 (wù), les êtres, les choses, et 化 (huà), se transformer, se muer. C’est le dernier mot du chapitre II en chinois : après la querelle des écoles et le pivot d’où la regarder, le chapitre se ferme sur un rêve. Wieger ne rend pas le mot par un titre mais par une question — « Y a-t-il eu transformation réelle d’un individu en un autre ? » — à laquelle répond la glose chinoise qu’il incorpore : « Il y a eu deux modifications irréelles de l’être unique, de la norme universelle, dans laquelle tous les êtres dans tous leurs états sont un. » La « norme », c’est le tao : Wieger le traduit ainsi d’un bout à l’autre de son volume.
L’opération que le mot nomme se produit au réveil. L’évidence ordinaire veut que l’homme éveillé soit le réel, et le papillon le rêvé. Le texte refuse ce privilège : le papillon voltigeait « content de son sort », sans rien savoir de Tchoang-tcheou ; l’éveillé, à son tour, ne peut produire aucune preuve qu’il n’est pas rêvé. Le wuhua retire au moi présent son droit d’aînesse sur ses autres états. Ce qui demeure n’est aucune des deux figures, mais le fond qui passe de l’une à l’autre — et le passage lui-même ne se voit jamais : on est papillon, puis on est Tchoang-tcheou, jamais entre les deux.
À distinguer de la métempsycose : aucune âme ne voyage ici d’un corps à l’autre, puisqu’il n’y a précisément pas de voyageur — seulement des modifications du même fond. Et de l’anicca bouddhique : l’impermanence y est une marque à contempler pour se déprendre, le flux y a un goût de perte. Le wuhua n’a pas ce goût : le papillon est content de son sort, et le sage consent à ses transformations comme le dormeur à ses rêves. Wuhua ≠ anicca : l’impermanence bouddhique se constate pour s’en déprendre ; la transformation taoïste s’épouse.