français · Philosophie occidentale

Hominisation

Pour Teilhard de Chardin, l'hominisation désigne le franchissement du « pas » de la réflexion : le moment où la vie, dans l'homme, se replie sur elle-même et devient capable de se savoir. Ce n'est pas un degré de plus dans l'évolution animale, mais un changement d'état — le passage de l'instinct à la pensée. Le terme couvre deux échelles : le seuil individuel, où un être accède à la conscience réfléchie, et le seuil collectif, où l'espèce entière s'humanise et se spiritualise au fil de la civilisation.

C’est à ce grand processus de sublimation qu’il convient d’appliquer, avec toute sa force, le terme d’Hominisation. L’Hominisation, qui est d’abord, si l’on veut, la saute individuelle, instantanée, de l’instinct à la pensée. Mais l’Hominisation qui est aussi, en un sens plus large, la spiritualisation phylétique, progressive, en la Civilisation humaine, de toutes les forces contenues dans l’Animalité.
Pierre Teilhard de Chardin, Le Phénomène humain, Livre III « La Pensée », ch. I « La naissance de la pensée », section « Le pas de la réflexion » (p. 199). Éditions du Seuil, 1955

Teilhard forge hominisation pour nommer ce qu’aucun mot biologique ne saisissait : non l’apparition d’un nouvel animal, mais le surgissement de la pensée réfléchie. La vie, dit-il, ne fait pas qu’évoluer ; à un certain seuil, elle « se replie sur soi » et un être commence à se savoir. C’est la « saute individuelle, instantanée, de l’instinct à la pensée » : un saut de nature, pas de degré. L’œil qui regardait le monde devient un œil qui sait qu’il regarde.

Le mot porte deux échelles. Il y a le pas élémentaire — l’hominisation de l’individu, l’accès d’une conscience à la réflexion — et le pas phylétique, l’hominisation de l’espèce, cette « spiritualisation progressive » par laquelle l’humanité entière s’élabore au fil de la civilisation. La même courbe se prolonge alors dans la pensée collective, la couche réflexive qui enveloppe la planète : ce que Teilhard appelle la noosphère, enfantée par une noogenèse qui pousse l’ensemble vers le point Oméga. L’hominisation est la charnière de ce mouvement vers toujours plus de complexité-conscience.

L’hominisation ≠ l’évolution biologique. L’évolution ordonne des degrés — un organe plus fin, un cerveau plus gros — dans la continuité d’une même trame de vie. L’hominisation marque une discontinuité : un changement d’état, le passage du fermé sur le monde au replié sur soi. La différence anatomique entre l’homme et l’animal peut rester mince ; celle qui sépare un être qui pense d’un être qui ne pense pas est, pour Teilhard, totale.

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