Xin
心 (xīn)
Le xin est le cœur-esprit : l'organe unique où la Chine ancienne loge à la fois le sentir et le penser, sans les séparer. Ni siège du sentiment opposé à la raison, ni pur intellect, il est ce qui en nous perçoit, juge, s'émeut et s'agite — et donc ce qu'il faut vider, jeûner, polir comme un miroir pour que le réel s'y reflète sans déformation.
Ne pas écouter par les oreilles, ni par le cœur, mais seulement par l’esprit. Intercepter la voie des sens, tenir pur le miroir du cœur ; ne laisser l’esprit s’occuper, dans le vide intérieur, que d’objets abstraits seulement. La vision du principe exige le vide. Se tenir vide, voilà l’abstinence du cœur.
Le caractère 心 dessine un cœur : l’organe, avec ses ventricules. Mais ce que le chinois nomme ainsi n’est pas le cœur sentimental des langues européennes. Le xin pense autant qu’il sent ; c’est par lui qu’on raisonne, qu’on veut, qu’on s’inquiète. D’où l’embarras des traducteurs : au chapitre IV, Wieger rend le xinzhai (心齋), littéralement « jeûne du cœur », par « l’abstinence du cœur » — et là où le texte chinois dit d’écouter par le souffle (qi 氣), il écrit « l’esprit », trahissant la gêne d’une langue qui ne dispose pas d’un mot pour l’organe unique.
L’opération que Tchouang-tseu prête à Confucius enseignant Yen-Houei est précise : ne plus écouter par l’oreille, ni même par le cœur, intercepter les sens, se tenir vide. Le cœur n’est pas supprimé mais mis à la diète : privé d’émotions spontanées, il devient surface. C’est le cœur-miroir des chapitres VII et XIII — « Le cœur du Sage, parfaitement calme, est comme un miroir » : il reflète tout, ne retient rien. Le zuowang en est le versant assis ; le wu-wei en est le versant agissant.
Julien, dans le Tao Te King, disperse le mot : au chapitre 3 le saint homme « vide son cœur », au chapitre 49 le xin devient « sentiments » — « Le Saint n’a point de sentiments immuables. Il adopte les sentiments du peuple. »
Xin ≠ le cœur occidental, pôle affectif opposé à la raison : il est les deux à la fois, et c’est cette unité qui rend le jeûne possible — on ne vide pas un sentiment, on vide un organe. Xin ≠ la res cogitans : rien ici d’une substance pensante face au corps ; le cœur-esprit est un organe parmi les organes, traversé par le souffle, et c’est au souffle, non à lui, que revient le dernier mot.