chinois · Transversal

Jian'ai

兼愛 (jiān'ài)

L'amour universel ou inclusif que prêche Mozi : aimer tous les hommes également, sans graduer son affection selon la proximité. Là où le confucianisme fait commencer la bienveillance par les siens, Mozi pose un même soin pour l'étranger et pour le proche, et le justifie par son bénéfice : un monde où chacun traite le pays, la famille, la personne d'autrui comme les siens cesse de se déchirer.

It is to regard other people's countries as one's own. Regard other people's families as one's own. Regard other people's person as one's own.
Mozi (Mo Tzu), The Mo Tzu, in A Source Book in Chinese Philosophy, ch. 15, « Universal Love, Pt. 2 ». Princeton University Press, 1963 · trad. Wing-tsit Chan

« It is to regard other people’s countries as one’s own. Regard other people’s families as one’s own. Regard other people’s person as one’s own. »Jian (兼) veut dire embrasser ensemble, prendre en bloc, ne pas trier ; ai (愛), aimer. Jian’ai, c’est donc un amour qui ne fait pas le partage entre les miens et les autres.

Mozi part d’un diagnostic : tout le désordre du monde — guerres, usurpations, haines — naît du défaut d’amour mutuel. Les seigneurs s’attaquent parce qu’ils n’aiment que leur propre fief, les familles s’usurpent parce que chacune ne tient qu’à la sienne. Le remède n’est pas de mieux aimer les siens, mais de défaire la frontière même qui sépare les siens du reste. Aimer également.

L’argument n’est pas sentimental : il est de bénéfice. « Those who love others will be loved by others. » Qui aime universellement sera universellement aimé ; qui nuit sera nui. La réciprocité fait de l’amour inclusif le calcul le plus sûr, ce qui distingue déjà Mozi des moralistes du cœur : sa bonté se mesure à ses résultats, non à la pureté de son intention.

Le jian’ai ≠ le ren confucéen. Le ren est une humanité graduée : elle commence par l’amour des parents — la piété filiale — et rayonne par cercles, plus dense au centre. Mencius reprochera précisément à Mozi d’« aimer sans distinction », de traiter son père comme un inconnu. Le jian’ai ≠ aussi l’agapè chrétienne : il ne descend pas d’un amour divin répandu dans les cœurs, il se déduit d’un intérêt bien compris, et sa mesure n’est pas la grâce mais la droiture entendue comme utilité commune.

← retour au lexique