· Transversal

Expérience pure

純粋経験 (junsui keiken)

Chez Kitarō Nishida, l'expérience pure est l'instant de connaissance où l'on saisit le fait tel qu'il est, avant toute interprétation. À l'instant de voir une couleur ou d'entendre un son, il n'y a pas encore quelqu'un qui sent ni quelque chose de senti : le sujet et l'objet n'ont pas surgi, le connaître et son objet ne font qu'un. Nishida en fait le sol unique d'où le moi et les choses se séparent ensuite — et le point de départ de toute sa philosophie, qui noue le zen et la pensée occidentale.

To experience means to know facts just as they are, to know in accordance with facts by completely relinquishing one's own fabrications. What we usually refer to as experience is adulterated with some sort of thought, so by pure I am referring to the state of experience just as it is without the least addition of deliberative discrimination.
Kitarō Nishida, An Inquiry into the Good, Part I, ch. 1, « Pure Experience ». Yale University Press, 1990 · trad. Masao Abe & Christopher Ives

Le terme japonais junsui keiken — 純粋経験 — ouvre An Inquiry into the Good, premier livre de Nishida et acte de naissance de l’école de Kyōto. « Faire l’expérience » y signifie connaître les faits exactement tels qu’ils sont, en renonçant entièrement à ses propres fabrications. Le mot pure vise un état d’expérience encore vierge de la moindre discrimination réfléchie.

Son cœur est une antériorité. À l’instant de voir une couleur, dit Nishida, on est en deçà non seulement de la pensée que cette couleur serait l’effet d’un objet extérieur, ou qu’on serait en train de la sentir, mais même du jugement sur ce qu’elle pourrait être. Là, « il n’y a pas encore de sujet ni d’objet, et le connaître et son objet sont parfaitement unifiés ». L’expérience pure n’est pas une perception appauvrie : c’est la forme la plus raffinée de l’expérience, le tout concret avant qu’on le découpe.

Ce sol précède la scission qui structure d’ordinaire la connaissance. Le moi qui connaît et la chose connue n’y sont pas deux pôles déjà donnés que l’expérience relierait après coup ; ils en dérivent. C’est pourquoi Nishida en fait la seule réalité, et y enracine sa lecture du zen autant que sa reprise de l’empirisme européen — la même unité immédiate que vise, par d’autres voies, la présence attentive ou l’assise qui oublie du taoïsme.

Expérience pure ≠ expérience au sens ordinaire. Celle-ci est déjà mêlée de pensée, observée du dehors, passive ; l’expérience pure est saisie du dedans, active, et cesse d’être pure dès qu’un jugement s’y ajoute.

Expérience pure ≠ sensation empiriste. Pour Wundt et l’empirisme, l’expérience est un donné passif analysé après coup ; Nishida la saisit comme un tout dynamique, antérieur au partage sujet/objet, et non comme une matière brute à reconstruire.

Expérience pure ≠ vacuité. La vacuité énonce que rien n’a de nature propre ; l’expérience pure décrit l’instant concret de conscience où cette non-séparation se vit, avant que le sujet et l’objet ne se posent.

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