Le peuple de la marchandise
Davi Kopenawa renverse le regard : ce ne sont pas les Yanomami qu'il décrit, ce sont les Blancs — une tribu qu'il nomme par l'affect qui la tient, l'amour des objets accumulés.
Avant de décrire les Blancs, Davi Kopenawa rapporte la question que les siens se posaient en les voyant entasser le métal jaune : « Que font les Blancs de tout cet or ? Est-ce qu’ils le mangent ? » Chaman et porte-parole yanomami du nord de l’Amazonie, Kopenawa a dit pendant plus de vingt ans, en yanomami, les paroles que l’anthropologue Bruce Albert a recueillies et composées en français dans La Chute du ciel. Le chapitre s’intitule « L’amour de la marchandise ». Il n’y est pas question de la forêt, mais de nous — et le premier geste y est un renversement : c’est le regardé qui se met à regarder, et qui donne un nom à celui qui croyait n’être qu’un œil.
Ce nom, Kopenawa le met dans la bouche des Blancs eux-mêmes, à l’instant où, ayant arraché les minerais du sol et bâti les usines, ils s’éprennent de ce que leurs mains savent fabriquer.
Nous sommes vraiment le peuple de la marchandise ! Nous pourrons devenir de plus en plus nombreux sans jamais être démunis ! Créons aussi des peaux de papier pour les échanger !
Il faut entendre ce que fait ce nom. Une tribu se définit ici par un attachement : non par un territoire, une langue ou des ancêtres, mais par l’objet qu’elle convoite. Matihi, le mot qui nommait jadis les biens précieux d’un mort et les parures des fêtes, s’est rabattu sur les marchandises — et le peuple qui les fabrique s’identifie à elles au point d’en prendre le nom. Kopenawa ne dit pas que les Blancs possèdent beaucoup ; il dit qu’ils sont le peuple de cela, comme on est d’un clan ou d’une rivière.
L’affect qui les tient, il l’a nommé avec une précision qui ne pardonne pas. Devant les entrepôts de Manaus et de Boa Vista, devant ces hamacs et ces fers de hache empilés à moisir dans des maisons fermées, sans être donnés à personne, il a fini par comprendre :
Les Blancs traitaient leurs marchandises comme des femmes dont ils étaient amoureux. Ils veulent seulement les accaparer et les garder jalousement sous leurs yeux.
C’est un amour, donc, mais un amour de captation : on ne donne pas l’aimée, on l’enferme, on dort avec les clés. À ce trait Kopenawa oppose, sans le souligner, l’usage des siens — « nous ne sommes pas des gens qui ont pour habitude de refuser la nourriture à leurs visiteurs » —, où la valeur d’une chose se mesure à ce qu’on en distribue. Le peuple de la marchandise, lui, jouit de retenir ; et sa joie, telle qu’il l’imagine, est une euphorie de solitude.
Je fais partie du peuple de la marchandise et des usines ! Je possède toutes ces choses seul ! Je suis intelligent ! Je suis un homme important, un riche !
Reste à ne pas confondre ce nom avec le nôtre. Nous avons un mot pour cette fièvre : consumérisme. Mais c’est un mot du dedans — une autodescription, parfois un argument de vente, toujours énoncé par celui qui consomme et qui se sait consommer. Peuple de la marchandise vient de l’autre côté. C’est un exonyme, le nom qu’une société donne à une autre du dehors, comme nous en avons forgé tant pour désigner ceux que nous observions. Sauf qu’ici la flèche est retournée : l’ethnographié nomme l’ethnographe, et il le classe à son tour — non parmi les civilisés ou les sauvages, mais parmi ceux qu’un objet possède au point qu’ils en portent le nom. Le diagnostic n’est pas chiffré, il est tribal ; il ne dit pas vous consommez trop, il dit voilà qui vous êtes.
Kopenawa ne juge pas, il décrit — et la description, faite avec les yeux d’un homme qui vient d’une autre richesse, suffit à nous rendre étrangers à nous-mêmes. Trois siècles avant lui, un peintre de Hollande avait posé sous un crâne une rangée de pièces et, au-dessus, une bulle prête à crever, avec ces deux mots : humana vana. La forêt n’avait pas eu besoin d’aller jusque-là. Il lui a suffi de regarder l’or empilé et de demander si on le mangeait.
Sources citées
- Davi Kopenawa & Bruce Albert, La Chute du ciel. Paroles d'un chaman yanomami, éd. Plon, coll. Terre humaine, 2010, trad. Bruce Albert (propos yanomami recueillis et traduits).