Un ciel qui peut vieillir

Dans le Haut-Altaï que raconte l'écrivain touva Galsan Tschinag, le ciel n'est pas un dehors : on l'adresse comme un père, on le prie, on le pleure — et un vieillard accablé peut lui reprocher d'avoir vieilli au point de ne plus entendre.

Un ciel qui peut vieillir
Simon Denis — Cloud Study (Early Evening) (vers 1786–1806). Metropolitan Museum of Art, CC0.

Deux êtres usés par le malheur, quelque part dans le Haut-Altaï : un homme que la douleur tient éveillé, et la femme qui veille avec lui. Il se plaint, demande pourquoi tant de peine lui échoit. Elle ne lui sert pas une consolation ; elle lui indique à qui s’adresser. C’est l’écrivain touva Galsan Tschinag — berger devenu romancier de langue allemande — qui rapporte la scène, dans le monde nomade de son enfance.

anglais (trad. Katharina Rout)

“Don’t ask me. Ask the Blue Sky.” “The Blue Sky no longer listens. He must have gone deaf from old age.”

français

« Ne me demande pas, à moi. Demande au Ciel bleu. » « Le Ciel bleu n’écoute plus. Il faut croire qu’il est devenu sourd, à force de vieillir. »

Galsan Tschinag, The Gray Earth (Die graue Erde) , ch. Devouring the Stone  — éd. Milkweed Editions, 2010, trad. viasophia

Arrêtons-nous sur ce que la réplique tient pour acquis. On peut demander au ciel : il est de ceux à qui l’on parle, un interlocuteur, non un décor. Il écoute — ou n’écoute plus. Et surtout : il peut vieillir, se fatiguer, devenir sourd comme un grand-père au coin du feu. Ce n’est pas une métaphore de poète ; c’est la grammaire ordinaire d’un monde où le Ciel bleu est un proche, pris dans la même parenté que les vivants, et non une voûte d’air au-dessus d’eux.

La place de ce ciel se mesure à la façon dont on l’invoque. Quand le jeune héros de Tschinag entonne le chant rituel qu’il a chanté « cent fois », celui-ci « calls upon Father Sky and Mother Earth » — il appelle le Ciel-Père et la Terre-Mère. Le ciel et la terre y sont nommés comme un père et une mère : non deux forces, mais deux parents auxquels on s’adresse, qu’on remercie, qu’on supplie. On ne prie pas une atmosphère. On prie quelqu’un.

Que ce ciel soit un proche, la révolte le prouve mieux encore que la prière. Après une « mauvaise année », l’enfant s’est dressé contre lui.

anglais (trad. Katharina Rout)

It ended with me rising up against the sky and flinging at him my best weapons—my words. I denounced him. Instead of replying, Father Sky stayed as unreachable and invulnerable as ever.

français

Cela finit par moi, dressé contre le ciel, lui jetant mes meilleures armes — mes mots. Je l’ai accusé. En guise de réponse, le Ciel-Père resta aussi inatteignable et invulnérable qu’à l’ordinaire.

Galsan Tschinag, The Gray Earth (Die graue Erde) , ch. Devouring the Stone  — éd. Milkweed Editions, 2010, trad. viasophia

On n’accuse pas un vide. On n’en veut qu’à quelqu’un. Que l’enfant dénonce le ciel, qu’il lui jette ses mots comme des armes, dit assez qu’il le tient pour un vis-à-vis capable de répondre, de se taire, de mériter le reproche. Et c’est le silence qui suit — le ciel resté « inatteignable et invulnérable » — qui ouvre, à l’intérieur même de la relation, la question moderne : « Qu’était au juste le ciel ? Il me fallait le savoir. » Le doute qui fera de notre ciel un objet commence là, non quand on cesse de regarder en haut, mais quand le haut cesse de répondre.

Tout sépare ce Ciel bleu du ciel que nous levons les yeux pour voir. Le nôtre est une enveloppe : air, pression, lumière diffusée, bleu mesurable. Nous ne lui parlons pas ; il ne peut ni écouter ni se taire, car il n’a jamais été un toi. Il ne saurait devenir sourd de vieillesse — il faudrait pour cela qu’il eût d’abord entendu. Deux ciels sous un même mot : l’un qu’on supplie et qu’on accuse, l’autre qui n’est que situé au-dessus.

Reste alors la question que le vieillard de l’Altaï pose sans le vouloir, à nous qui n’attendons plus rien d’en haut. Quand nous levons les yeux, que rencontrons-nous : un plafond d’air — ou quelqu’un d’assez vieux, peut-être, pour avoir cessé de nous entendre ?

Sources citées

  • Galsan Tschinag, The Gray Earth (Die graue Erde), éd. Milkweed Editions, 2010 (orig. allemand, Insel Verlag, 1999), trad. Katharina Rout (anglais) ; rendu français maison.