Biiskabiyang
Revenir à soi, propose Leanne Betasamosake Simpson : reprendre ce qu'on a laissé derrière soi, se déplier du dedans vers le dehors. Elle interrogeait les aînés sur la gouvernance — ils lui parlaient de piégeage.
Au milieu des années 1990, une jeune chercheuse nishnaabeg passe de longs mois auprès de la communauté de Long Lake #58, en forêt boréale, au nord de l’Ontario. Le projet est dans l’air du temps : dresser avec les aînés un atlas des usages du territoire, dans l’espoir que les aménageurs, mieux informés, détruiront moins. Sur les cartes s’inscrivent les routes de voyage, les sources, les lieux de cérémonie — puis les coupes à blanc, les barrages, les mines, les voies ferrées. Standing at the foot of a map of loss is clarity, écrira Leanne Betasamosake Simpson : se tenir au pied d’une carte de la perte rend les choses claires. Mais ce ne sont pas les cartes qui la marquent le plus. C’est l’image de ces mêmes aînés roulant sur la Transcanadienne dans un autobus scolaire, riant tout du long jusqu’à leur ligne de trappe — laughing all the way to their trapline. Une vie qui continue, tranquille, à côté du monde qui la ronge. They refused and generated something different : ils refusaient, et engendraient autre chose — chaque jour, comme leurs ancêtres avant eux. Des années plus tard, Simpson posera sur ce qu’elle a vu là un mot de sa langue.
anglais Biiskabiyang—the process of returning to ourselves, a reengagement with the things we have left behind, a reemergence, an unfolding from the inside out—is a concept, an individual and collective process of decolonization and resurgence.
français Biiskabiyang — le processus du retour à soi, une reprise des choses que nous avons laissées derrière nous, une réémergence, un dépliement du dedans vers le dehors — est un concept, un processus individuel et collectif de décolonisation et de résurgence.
Le mot est du nishnaabemowin, la langue de sa nation, et Simpson ne l’invente pas : elle le reprend de la lignée savante nishnaabeg — son propre Dancing on Our Turtle’s Back (2011) et les travaux de la chercheuse anishinaabe Wendy Makoons Geniusz, qu’elle cite à l’appui. Trois images tiennent dans sa définition : revenir, reprendre ce qu’on a laissé, se déplier du dedans. Aucune des trois ne regarde en arrière. C’est la précision capitale du mot : ce retour n’est pas une marche arrière. It was a returning, in the present, to myself, écrit-elle de sa propre traversée — un retour, au présent, à moi-même ; an unfolding of a different present, le dépliement d’un présent différent. Biiskabiyang ne restaure pas un passé : il ouvre un présent qui était resté plié.
Encore faut-il savoir par où l’on revient. À Long Lake #58, Simpson cherchait des réponses de théoricienne ; les aînés répondaient autrement.
anglais I kept asking them about governance, and they would talk about trapping. I would ask them about treaties, and they would take me fishing. I’d ask them what we should do about the mess of colonialism, and they would tell me stories about how well they used to live on the land. I loved all of it, but I didn’t think they were answering my questions. I could see only practice. I couldn’t see their theory until decades later.
français Je n’arrêtais pas de les interroger sur la gouvernance, et ils me parlaient de piégeage. Je les questionnais sur les traités, et ils m’emmenaient pêcher. Je leur demandais quoi faire du gâchis du colonialisme, et ils me racontaient comme on vivait bien sur cette terre autrefois. J’aimais tout cela, mais je ne pensais pas qu’ils répondaient à mes questions. Je ne voyais que de la pratique. Je n’ai vu leur théorie que des décennies plus tard.
La réponse était dans le geste, et le geste était la réponse. Ce que les aînés lui montraient sans le dire, d’autres aînés de son propre territoire le lui confirmeront plus tard : centering ourselves in this Nishnaabeg process of living is both the instrument and the song — se recentrer dans cette manière nishnaabeg de vivre est à la fois l’instrument et le chant. Pas un moyen en vue d’autre chose : le chemin et la destination dans le même mouvement. Simpson en tire la thèse de tout son livre. Le processus, écrit-elle, not only frames the outcome, it is the transformation — il ne se contente pas d’encadrer le résultat, il est la transformation. Et plus sèchement encore : The how changes us. Le comment nous change.
Quel est alors ce « soi » vers lequel on revient ? Pas un fond d’intériorité. Quand Simpson cherche les mots de ce qu’elle a trouvé en entrant dans le monde des aînés, elle n’écrit pas qu’elle s’est trouvée elle-même ; elle écrit : It was freedom as a way of being as a constellation of relationship, freedom as world making, freedom as a practice. It was biiskabiyang — c’était la liberté comme manière d’être, comme constellation de relations, la liberté comme fabrique de monde, comme pratique. C’était biiskabiyang. Le soi qui revient est tissé de terre, d’ancêtres, de langue et de parents — humains et autres. Le mot est si peu psychologique que Simpson l’applique, dans la conclusion du livre, à une nation animale : dans un vieux récit qu’elle reprend, les chevreuils, blessés par l’irrespect des Nishnaabeg eux-mêmes, quittent le territoire partagé — the deer withdrew and turned inward to rebuild themselves as a nation and a clan, ils se retirèrent et se retournèrent vers le dedans pour se rebâtir comme nation et comme clan. Un biiskabiyang, dit-elle : a turning inward toward the essence, un retournement vers l’essence — ici, celle de la nation des chevreuils.
Il faut trancher avant de rapprocher. Notre langue connaît le « retour à soi » — mais nous l’avons logé au-dedans : on s’y retire du monde et des tâches, on suspend les gestes pour descendre dans son for intérieur, et le soi qu’on y cherche est privé, atteint en cessant de faire. Biiskabiyang prend le chemin inverse : on revient à soi les mains occupées — en pêchant, en récoltant le riz, en réapprenant une langue —, parce que le soi qu’il vise n’est pas un dedans mais un tissu de relations et de pratiques, qui ne se contemple pas : il se refait. Et ce mot appartient à une histoire précise — il dit le retour d’un peuple vers lui-même, contre la dépossession ; le détacher de cette lutte pour en faire une recette de mieux-être serait le prendre, non le recevoir. Ce qu’on peut recevoir, c’est sa leçon sur le comment. Les aînés de Long Lake #58 ne répondaient pas à côté des questions ; ils répondaient plus bas, au ras du sol. Et si ce que chacun de nous a laissé derrière lui — une langue, un lieu, un lien — ne se laissait retrouver qu’ainsi : non en y pensant, mais en le refaisant ?
Sources citées
- Leanne Betasamosake Simpson, As We Have Always Done: Indigenous Freedom through Radical Resistance, éd. University of Minnesota Press, 2017, trad. texte original anglais ; rendu français maison.