Rien en propre

Antoine donne ses terres et quitte le monde ; Épictète garde l'usage des choses, mais n'en dit jamais « à moi ». Deux gestes, une même délivrance : n'être pas possédé par ce qu'on possède.

Rien en propre
The Limbourg Brothers — The Belles Heures of Jean de France, duc de Berry (1405–1409). Metropolitan Museum of Art, CC0.

Lettrine L enluminéeLe messager a fait la route jusqu’au désert de Scété pour rien. Il apporte à un vieux moine un testament : un parent sénateur vient de mourir et lui laisse une très-riche succession. Le moine veut d’abord déchirer l’acte ; l’officier se jette à ses pieds — il y va de sa tête — et le supplie de n’en rien faire. Alors Arsène ne répond qu’une phrase, et renvoie l’homme avec son testament intact.

Comment a-t-il pu me faire son héritier, n’étant mort que depuis peu, tandis que moi-même je suis mort depuis longtemps ?

Saint Arsène, Vies choisies des Pères des déserts d'Orient  — éd. Ad Mame et Cie, 1861 (compilation M.-A. Marin), p. Vie de saint Arsène

La réponse ne joue pas sur les mots. Arsène se tient pour mort au monde, et un mort n’hérite de rien. L’héritage, parti à sa recherche, frappe à une adresse que plus personne n’habite.

Ce dénuement n’a rien d’une privation subie : c’est une retraite choisie, une rupture nette avec le siècle. Le moine ne refuse pas la fortune parce qu’il en aurait perdu le goût — il l’avait connue mieux que personne —, mais parce qu’il a déjà déménagé hors de portée de ce qu’elle promet.

Derrière le refus d’Arsène, il y a un geste plus ancien, celui qui a ouvert la voie. Antoine, jeune, hérite de ses parents des biens considérables. Un matin, à l’église, il entend lire l’évangile comme s’il lui était adressé en propre, et sort aussitôt pour s’y conformer.

Il abandonna cent cinquante arpents d’excellente terre qu’il possédait à ceux de son village, et vendit ses meubles dont il donna l’argent aux pauvres, n’en réservant qu’une partie pour une jeune sœur qu’il avait.

Saint Antoine, Vies choisies des Pères des déserts d'Orient  — éd. Ad Mame et Cie, 1861 (compilation M.-A. Marin), p. Vie de saint Antoine

La voie du désert s’ouvre par une main qui se vide. Les Grecs avaient un mot pour cette discipline : aktēmosynè, la non-possession — non la pauvreté qu’on endure, mais celle qu’on élit, la première des ascèses. Ne rien tenir en propre, pour que rien ne vous tienne, et que le cœur, allégé, se tourne tout entier ailleurs. Le mouvement est sortant : la chose doit quitter la main. On donne — au village, aux pauvres —, et l’on part.

Un maître stoïcien propose une tout autre voie vers la même liberté. Épictète, esclave affranchi, ne demande ni qu’on donne ses terres ni qu’on s’en aille. Il garde l’usage des choses ; ce qu’il déplace, c’est un seul mot — celui qu’on prononce quand elles s’en vont.

Sur quoi que ce soit, ne dis jamais : J’ai perdu cela ; mais : Je l’ai rendu. Ton fils est mort ? tu l’as rendu. Ta femme est morte ? tu l’as rendue. — On m’a pris ma terre. — Encore une chose que tu as rendue. — Mais c’est un méchant qui me l’a prise. — Que t’importe par qui celui qui te l’a donnée te l’a redemandée ? Tant qu’il te la laisse, uses-en comme d’une chose étrangère, comme usent d’une hôtellerie ceux qui passent.

Épictète, Manuel , livre XI  — éd. Wikisource (trad. Jean-Marie Guyau, 1875), trad. Jean-Marie Guyau

Rien, pour lui, ne fut jamais en propre. Le monde prête ; quand il reprend, le mot juste n’est pas « perdre » mais « rendre ». Le voyageur, à l’auberge, se sert du lit et du feu sans rien appeler sien, et repart sans deuil. Le stoïcien demeure dans le monde, la main parfois pleine ; ce qui se desserre, c’est le jugement, l’étiquette muette — « à moi » — qu’il renonce à coller sur les choses. Sa distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas range les biens du côté de l’étranger : on en use, on ne s’y identifie pas.

Pourquoi le moine donne-t-il ce que le stoïcien garde ?

Parce qu’ils tranchent le même nœud par deux bouts. Antoine craint que la chose gardée ne le garde à son tour : il l’ôte. Épictète tient la chose pour inoffensive tant que le jugement reste droit : il la conserve et redresse le jugement. L’un agit sur l’objet, l’autre sur la pensée. Le premier vide l’auberge ; le second y dort sans défaire ses bagages. Les deux voies ne se rejoignent pas en chemin : le moine ne reconnaîtrait pas le sage qui garde ses champs, et le sage n’a pas besoin de Dieu pour être libre.

Et pourtant elles montent au même sommet. Ce qui pèse sur une vie n’est pas l’objet, c’est la prise — la conviction qu’il est mien, et que le perdre serait me perdre. Antoine ouvre la main jusqu’à ce qu’elle ne tienne plus rien ; Épictète desserre la prise pendant que la main reste pleine. Celui qui a tout donné et celui qui garde l’usage de tout dorment du même sommeil : ni l’un ni l’autre ne guette le voleur, car dans aucune des deux cellules rien n’est, à la fin, à soi. Vider la chambre ou n’y rien tenir en propre : deux gestes pour une seule délivrance, n’être pas possédé par ce qu’on possède.

La question que laisse le désert n’est pas celle de la quantité — combien l’on tient —, mais d’un sens qui s’inverse : à partir de quand ce qu’on possède a-t-il, sans bruit, commencé de vous posséder ?

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Sources citées