Ce qui dépend de nous
Épictète, esclave, partage le monde en deux. Tchouang-tseu demande qui trace la ligne.
Esclave d’un affranchi de Néron, Épictète eut la jambe brisée par un maître qui s’amusait à la lui tordre. Il prévint Épaphrodite, sans hausser le ton : « Vous allez me la casser. » L’autre continua, l’os céda, et le boiteux ajouta : « Je vous l’avais bien dit. » C’est cet homme — sans corps qui lui appartienne, sans nom, sans le droit d’aller où il veut — qui a légué la phrase la plus tranchante de l’Antiquité sur ce qui, en nous, ne peut être pris.
Parmi les choses, les unes dépendent de nous, les autres n’en dépendent pas. Celles qui dépendent de nous, c’est l’opinion, le vouloir, le désir, l’aversion : en un mot tout ce qui est notre œuvre. Celles qui ne dépendent pas de nous, c’est le corps, les biens, la réputation, les dignités : en un mot tout ce qui n’est pas notre œuvre.
Tout son stoïcisme tient dans ce partage. D’un côté, ce qui est notre œuvre : le jugement, le désir, le refus. De l’autre, ce qui ne l’est pas : le corps, la fortune, la réputation, les honneurs — et, pour lui qui parle d’expérience, la condition même d’esclave ou d’homme libre. On résume trop vite : la ligne séparerait le dedans du dehors. Elle ne passe pas là. Elle passe entre ce qui obéit à mon assentiment et ce que rien, jamais, ne fera dépendre de lui.
La leçon paraît d’abord une hygiène de l’humeur : ne t’attache qu’à ce que tu maîtrises, et plus rien ne pourra t’atteindre. Confonds les deux colonnes, « crois libres ces choses qui de leur nature sont esclaves », et te voilà « entravé, affligé, troublé ». Ordonne-les correctement, et tu deviens imprenable. Mais réduire le Manuel à un calmant, c’est en émousser la pointe. Car ce n’est pas un sage installé qui écrit cela. C’est un homme à qui l’on a tout retiré, et qui cherche ce qui reste quand il ne reste rien.
Une consolation d’esclave ?
Quand le maître menace, Épictète ne plie pas le raisonnement à sa servitude — il le retourne contre elle.
Mais je t’enchaînerai. — O homme, que dis-tu ? m’enchaîner, moi ! tu enchaîneras ma cuisse ; mais ma faculté de juger et de vouloir, Jupiter lui-même ne peut en triompher.
La même phrase peut s’entendre de deux manières opposées, et c’est là tout l’enjeu. On peut lire : puisque la chaîne ne dépend pas de toi, cesse de t’en soucier — et la doctrine devient un anesthésiant, le consentement du dominé à sa domination, la sagesse qu’un maître aurait intérêt à enseigner à ses serviteurs. On peut lire aussi : ce qu’aucun maître ne t’a jamais donné, aucun maître ne peut te le retirer — et la même phrase devient le roc sur lequel un homme sans droits se tient debout. Épictète ne choisit pas pour nous. Il établit seulement que l’entrave du corps et la servitude du jugement sont deux choses, et qu’on les confond à son propre malheur. Ce n’est pas l’invitation à se résigner ; c’est le refus de céder le seul terrain qui ne se cède pas. La même fermeté nourrira, deux générations plus tard, la citadelle intérieure d’un empereur — preuve que la doctrine ne console pas une condition, mais en traverse toutes.
Reste une question qu’Épictète, lui, ne pose pas. Sa frontière suppose un moi stable, fortifié, indestructible : la volonté comme citadelle dont nul ne force la porte. Et si ce dedans n’était pas si ferme ?
Le doute du papillon
À l’autre bout du monde ancien, un taoïste pose précisément cette question. Tchouang-tseu ne divise pas le monde en deux colonnes ; il défait celle qui sépare le moi de tout le reste.
Jadis, raconte Tchoang-tzeu, une nuit, je fus un papillon, voltigeant content de son sort. Puis je m’éveillai, étant Tchoang-tcheou. Qui suis-je, en réalité ? Un papillon qui rêve qu’il est Tchoang-tcheou, ou Tchoang-tcheou qui s’imagine qu’il fut papillon ?
Il faut résister à la tentation de les réconcilier d’un mot. Ils ne disent pas la même chose. Épictète bâtit ; Tchouang-tseu dissout. Pour le stoïcien, la liberté tient à une faculté qu’aucune torture n’atteint : il faut un sujet, et un sujet dur comme le diamant. Pour le taoïste, ce sujet est déjà un rêve parmi d’autres, une forme passagère dans le flux des transformations — et exiger de lui qu’il garde la porte close, c’est encore une crispation, une manière de s’agripper. Là où Épictète serre le poing autour de ce qui dépend de lui, Tchouang-tseu ouvre la main et se laisse changer en papillon.
Le stoïcien répondrait sans peine : doute du papillon tant que tu voudras, c’est encore toi qui doutes, et ce doute-là, nul ne te l’arrache. Le taoïste sourirait : tu nommes citadelle ce qui n’est qu’un nœud, et tu appelles liberté l’effort de ne pas le dénouer. Aucun des deux n’a tort dans sa langue. Ils ne tracent simplement pas la ligne au même endroit — l’un entre ce qui dépend de moi et ce qui n’en dépend pas, l’autre entre l’illusion d’un moi et le grand passage qui l’emporte.
Mais l’esclave, lui, n’avait pas le loisir de rêver qu’il était papillon. On lui tordait la jambe. Devant l’instrument de torture, sa phrase — « je vous l’avais bien dit » — n’est pas une thèse sur l’identité : c’est ce qu’un homme oppose, à mains nues, à ce qui veut le réduire. La frontière d’Épictète est étroite. C’est peut-être pour cela qu’elle tient.
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Sources citées
- Épictète, Manuel, éd. Librairie Ch. Delagrave, 1875, trad. Jean-Marie Guyau.
- Épictète, Entretiens (extraits), éd. Librairie Ch. Delagrave, 1875, trad. Jean-Marie Guyau.
- Tchouang-Tseu, Œuvre de Tchoang-tzeu, éd. Les Pères du système taoïste, 1913, trad. Léon Wieger.