Le moyeu vide

Lao-Tseu sur l'usage du non-être, en regard de Sénèque

Le moyeu vide
Zhao Yuan — Landscape (fin XIVᵉ siècle). The Metropolitan Museum of Art, CC0.

Lettrine T historiée, manuscrit médiévalTrente rais autour d’un moyeu. Une roue de char ancien tient par cette géométrie minimale — sauf qu’au cœur du moyeu, il n’y a précisément rien. Le creux est ce qui permet à l’essieu de tourner. Sans ce vide central, la roue est un disque inerte. Le chapitre XI du Tao Te King part de ce détail mécanique pour formuler l’une des intuitions les plus déroutantes du taoïsme primitif.

chinois classique

三十輻,共一轂,當其無,有車之用。 埏埴以為器,當其無,有器之用。 鑿戶牖以為室,當其無,有室之用。 故有之以為利,無之以為用。

français

Trente rais se réunissent autour d’un moyeu. C’est de son vide que dépend l’usage du char. On pétrit de la terre glaise pour faire des vases. C’est de son vide que dépend l’usage des vases. On perce des portes et des fenêtres pour faire une maison. C’est de leur vide que dépend l’usage de la maison. C’est pourquoi l’utilité vient de l’être, l’usage naît du non-être.

Lao-Tseu, Tao Te King , ch. XI  — éd. Wikisource (trad. Stanislas Julien, 1842), trad. Stanislas Julien

Le chapitre tient en quatre images et une conclusion. Trois objets familiers — un char, un vase, une maison — sont décrits par leur fonction. Mais la fonction ne réside pas dans la matière qui les compose. Elle réside dans ce qui manque en eux : un creux pour l’essieu, une cavité pour le contenu, des ouvertures pour entrer et sortir. La matière est ce qu’on voit ; le vide est ce qui sert.

Lao-Tseu ne dit pas que le vide est supérieur à l’être. Il dit que les deux ne sont pas séparables : « l’utilité vient de l’être, l’usage naît du non-être ». La matière fournit l’utilité — sans glaise, pas de vase. Mais sans creux, le vase ne contient rien. Le couple yǒu/ est ce qui rend les choses praticables. L’évidence du plein masque ordinairement la condition du vide.

L’enjeu n’est pas seulement de mécanique. Cette ontologie discrète a une conséquence pratique : si l’usage dépend du vide, alors garder du vide en soi conditionne ce qu’on peut faire. L’esprit saturé ne fonctionne plus qu’en surface. Le geste embarrassé d’objets perd son efficace. C’est l’une des thèses que le Tao Te King développera plus loin (chapitre XLVIII) sous une forme plus directe : « celui qui étudie augmente chaque jour ; celui qui pratique le Tao diminue chaque jour ».

La pauvreté contente

À quatre siècles de distance et de l’autre extrémité du monde antique, Sénèque, écrivant à Lucilius depuis la Campanie, croise sans le savoir une intuition voisine. Dans la deuxième lettre, il défend un usage rare de la lecture : ne pas multiplier les auteurs, choisir, s’attarder. Le propos aurait pu rester pédagogique. Mais Sénèque dérive vers la question du comment vivre, et la formule qu’il pose — empruntée à Épicure, son adversaire doctrinal — a la même structure logique que le chapitre XI du Tao Te King.

Ce n’est point d’avoir peu, c’est de désirer plus, qu’on est pauvre.

Sénèque, Lettres à Lucilius , § Lettre II  — éd. Wikisource (trad. Joseph Baillard, Hachette 1914), trad. Joseph Baillard, p. 2-3

Le retournement est exact : la pauvreté n’est pas une privation matérielle. C’est un manque relatif au désir. Avoir peu et se contenter, ce n’est plus la pauvreté ; c’est une suffisance. À l’inverse, le riche qui « suppute non ce qu’il a acquis, mais ce qu’il voudrait acquérir » vit dans une pauvreté qui n’a rien d’économique.

Lao-Tseu disait : l’usage du vase dépend de son creux. Sénèque dit : le contentement dépend du creux qu’on laisse au désir. Les deux objets — un vase, une vie — n’ont pas leur fonction par accumulation, mais par une forme de retenue à l’égard de ce qu’ils pourraient contenir. Trop plein, le vase déborde et ne sert plus à rien. Trop saisie par le manque, la vie court derrière elle-même et ne s’habite plus.

Distinguer avant de rapprocher

Les deux passages ne disent pas la même chose. Sénèque parle d’une pauvreté psychologique : c’est l’attitude à l’égard de ce qu’on a qui décide. Lao-Tseu parle d’une structure ontologique : c’est la fabrique même des choses qui dépend du vide. L’un est moral, l’autre cosmologique.

Pourtant les deux convergent sur ce constat tranquille : l’efficace n’est pas du côté du plein. Pour qu’une roue tourne, il faut un moyeu vide. Pour qu’un esprit fonctionne, il faut un désir réglé — et donc une part soustraite à l’avidité.

Il y a quelque chose de presque artisanal dans cette pensée. Le potier sait qu’il pétrit la glaise pour le vide qu’elle entourera. Le menuisier perce les ouvertures pour qu’on puisse entrer. Le sage, peut-être, fait de même avec ses jours.

Sources citées