Le démon à trois pointes

Chez les Pères du désert, la vaine gloire est le seul vice qui se nourrit des victoires remportées sur tous les autres — y compris du mépris qu'on lui oppose.

Le démon à trois pointes
Herri met de Bles — « The Temptation of Saint Anthony » (v. 1550–60). Metropolitan Museum of Art, CC0.

Seul dans sa cellule du mont Sinaï, un vieux moine est sur le point de tout quitter. Le récit est de lui. Le découragement le ronge, l’ennui de la solitude, l’envie de rentrer dans le monde. Des visiteurs arrivent. Ils louent à voix haute le bonheur d’une vie si retirée, si pleine de Dieu. Et d’un coup l’humeur noire se dissipe — non par consolation, mais parce qu’une autre passion vient d’occuper la place laissée vide.

J’étais, dit-il, assis un jour dans ma cellule, et je sentais un si grand découragement dans mon cœur, que je pensais presque à la quitter. Quelques étrangers survinrent dans ce temps-là, et se mirent à relever si hautement le bonheur que j’avais de vivre ainsi dans la solitude, que ces pensées d’ennui et de découragement furent aussitôt chassées par celle de la vaine gloire. J’admirai comment le démon de la vanité, semblable au fer à trois pointes qui a toujours une pointe en haut, fait la guerre à tous les autres démons.

Jean Climaque, Vies choisies des Pères des déserts d'Orient  — éd. Ad Mame et Cie, 1861 (compilation M.-A. Marin), p. 122-142

Jean Climaque, qui rapporte la scène dans son Échelle sainte, ne s’étonne pas d’avoir été flatté. Il s’étonne du mécanisme. La tristesse n’a pas été vaincue : elle a été remplacée. Un vice en chasse un autre, et le moine se retrouve plus loin de la paix qu’avant la visite, mais sans l’avoir senti, parce que le nouveau venu se présentait sous les traits d’un soulagement.

L’image est exacte au point d’en être inquiétante. Le fer à trois pointes est une chausse-trappe : un piège de fer qu’on semait sous les pas des chevaux, et qui, de quelque façon qu’il tombe, dresse toujours une pointe vers le haut. Tel est, pour Climaque, le démon de la vaine gloire. On le croit abattu d’un côté, il se relève de l’autre. Vous jeûnez : il admire votre jeûne. Vous pleurez vos fautes : il vante votre componction. Vous fuyez l’éloge : il vous félicite de le fuir. Aucune chute ne le couche tout à fait, parce que chacune lui offre une nouvelle prise.

Qu’est-ce que la vaine gloire chez les Pères du désert ?

Ce n’est pas l’orgueil ordinaire, qui se contente de soi. C’est l’appétit du regard d’autrui — le besoin d’être vu, estimé, raconté. Sa perversité tient à un point : les autres passions visent un objet du monde, une nourriture, un corps, une vengeance ; la vaine gloire, elle, n’a pas d’objet propre. Elle se greffe sur tout, et de préférence sur le bien. Plus on renonce, plus il y a de quoi se glorifier d’avoir renoncé. C’est pourquoi elle « fait la guerre à tous les autres démons » : elle prospère de leurs défaites. Le solitaire qui a tout dompté découvre qu’il lui reste à vaincre le contentement d’avoir dompté — et que cette victoire-là, sitôt remportée, fournit aussitôt sa propre matière à vanité.

Climaque en tire une discipline paradoxale : il oppose, dit son biographe, la retraite et le silence à la vaine gloire. Il se retire dans une grotte pour pleurer hors de portée d’oreille, de peur que ses gémissements eux-mêmes ne lui attirent des louanges. La vigilance du moine n’est jamais en repos, car l’ennemi, ici, se cache dans la sentinelle.

Une autre tradition prend le même constat par l’autre bout. Lao-Tseu ne voit pas de démon à combattre.

Il ne se met pas en lumière, c’est pourquoi il brille. Il ne s’approuve point, c’est pourquoi il jette de l’éclat. Il ne se vante point, c’est pourquoi il a du mérite. Il ne se glorifie point, c’est pourquoi il est le supérieur des autres.

Lao-Tseu, Tao Te King , ch. XXII  — éd. Wikisource (trad. Stanislas Julien, 1842), trad. Stanislas Julien

La formule semble jumelle de celle du désert, et elle ne l’est pas. Pour Climaque, l’effacement est une stratégie de guerre : on se cache parce qu’un ennemi guette, et le combat ne finit jamais, puisque le fer retombe toujours pointe en haut. Pour Lao-Tseu, il n’y a pas d’ennemi. Le saint ne se met pas en lumière, et l’éclat vient de lui-même, comme un effet sans effort — non parce qu’il a vaincu le désir d’éclat, mais parce qu’il ne le porte plus. Le commentateur de Julien le dit nettement : « le saint homme ne dispute point, parce qu’il est dégagé du moi. » Là où le moine défend un je assiégé, le taoïste a dissous le front : il n’a pas de moi à nourrir, donc rien à quoi la gloire puisse s’accrocher. L’un tient la ligne ; l’autre l’a fait disparaître.

Le point où les deux se retrouvent est plus étroit qu’il n’y paraît, mais il est ferme : vouloir être vu corrompt ce qu’on est. Sur ce seul mot, le Sinaï et la Chine s’accordent — et c’est ce mot que notre époque a méthodiquement renversé.

Car nous avons industrialisé le regard d’autrui. On nous demande de « bâtir une marque personnelle », de documenter notre solitude, de mettre en scène jusqu’à nos retraits. L’économie de l’attention est, structurellement, une culture de la kenodoxia : elle convertit l’estime en chiffre et le chiffre en revenu. Et le piège le plus actuel est précisément celui que Climaque avait nommé : le renoncement à la gloire devient lui-même une gloire. L’humilité affichée, l’ostentation de sa discrétion, le récit public de son retrait du monde — le fer retombe pointe en haut. Le moine du Sinaï s’enfonçait dans une grotte pour pleurer sans être entendu. Nous filmons la grotte.

L’image de la chausse-trappe est plus sombre qu’une morale. Elle dit qu’aucune victoire sur la vanité n’est définitive, parce que la victoire elle-même devient la prochaine chose dont s’enorgueillir. Il n’existe pas de position d’où l’on aurait enfin échappé au regard. Au moine, il restait la grotte où nul ne pouvait l’entendre — et même cela, il le savait, le démon pouvait le tourner à son profit.

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Sources citées