Là où le mot « ressource » n'a pas de place

Dans les hautes terres andines, l'ayllu ne nomme pas seulement le village des humains, mais la communauté élargie de tout ce qui vit. Fernando Huanacuni Mamani le dit sans détour : dans l'ayllu, le mot « ressource » n'a plus de place.

Là où le mot « ressource » n'a pas de place
Imprimerie Guillemot et de Lamothe, imprimeur — MINISTERE DE LA PRODUCTION INDUSTRIELLE ET DES COMMUNICATION OFFICE CENTRAL DE REPARTITION DES PRODUITS INDUSTRIELS- SE, AFF2814. Wikimedia Commons, CC0.

Ressource naturelle, capital naturel, gestion durable de la ressource : notre langue range le vivant du côté de ce qui sert. Une ressource est une réserve — quelque chose que l’on prélève, que l’on gère, que l’on optimise. Même quand nous voulons la protéger, nous en parlons comme d’un stock à ménager, inscrit quelque part dans une comptabilité. Dans les hautes terres andines, autour du lac Titicaca, un mot aymara range le monde autrement, et ce mot ne laisse aucune place à la ressource : ayllu.

Le juriste et écrivain aymara Fernando Huanacuni Mamani, qui en a réuni le sens pour une organisation indigène andine, la CAOI, prévient d’abord qu’on le traduit mal. Ayllu, dit-il, se rend d’ordinaire par « communauté » — mais le mot espagnol, comme le nôtre, reste trop court. Pour l’Occident, une communauté est une « unité et structure sociale » : elle est faite d’humains. Ce que l’aymara appelle ayllu est d’une autre étendue.

espagnol

el ser humano es sólo una parte de esta unidad; animales, insectos, plantas, montañas, el aire, el agua, el sol, incluso lo que no se ve, nuestros ancestros y otros seres, son parte de la comunidad.

français

l’être humain n’est qu’une partie de cette unité ; les animaux, les insectes, les plantes, les montagnes, l’air, l’eau, le soleil, même ce qui ne se voit pas, nos ancêtres et d’autres êtres font partie de la communauté.

Fernando Huanacuni Mamani, Buen Vivir / Vivir Bien , ch. Economía comunitaria complementaria  — éd. CAOI, Lima, 2010, trad. viasophia, p. 53-54

La communauté, ici, n’est pas la société des personnes ; c’est l’unité de tout ce qui vit. L’humain n’y tient pas le milieu, il y tient un fil. Et de cette étendue découle une conséquence que Huanacuni tire sans ménagement : si tout, dans l’ayllu, appartient à la communauté du vivant, alors rien n’y est disponible comme une chose.

espagnol

En el ayllu no hay lugar para el término “recurso”, ya que si todo vive, lo que existe son seres y no objetos, y el ser humano no es el único parámetro de vida ni es el rey de la creación.

français

Dans l’ayllu, il n’y a pas de place pour le terme « ressource », car si tout vit, ce qui existe, ce sont des êtres et non des objets, et l’être humain n’est pas l’unique mesure de la vie ni le roi de la création.

Fernando Huanacuni Mamani, Buen Vivir / Vivir Bien , ch. Economía comunitaria complementaria  — éd. CAOI, Lima, 2010, trad. viasophia, p. 54

Le raisonnement est court et il tient tout entier. Une ressource est un objet destiné à un usage ; or, dans l’ayllu, il n’y a pas d’objets — il n’y a que des êtres. La montagne, l’eau, l’insecte, l’ancêtre ne sont pas des réserves à disposition de l’humain, parce que l’humain n’est pas le point depuis lequel se mesure la valeur de ce qui existe. Ôtez ce centre, et le mot « ressource » perd son sol : il ne désigne plus rien.

On serait tenté d’y reconnaître notre propre souci du vivant — l’écologie, la gestion durable, le soin porté à « la nature ». La ressemblance mérite d’être tenue à distance avant qu’on s’y fie. Nos politiques les plus attentives restent, presque toujours, des manières de mieux gérer une ressource : rendement soutenable, capital naturel, stocks renouvelables. Elles perfectionnent la comptabilité ; elles n’en sortent pas. L’ayllu ne propose pas de gérer mieux la ressource — il refuse que le vivant en soit une. C’est une autre racine, pas une version douce de la nôtre : l’une compte des objets qu’elle voudrait épargner, l’autre ne voit que des êtres qu’on ne compte pas.

Reste ce que le mot fait à qui l’entend. Nous avons appris à demander comment gérer au mieux nos ressources ; l’ayllu renvoie une autre question, plus ancienne et plus nette : de quoi suis-je un membre, et non le propriétaire ? Là où rien de ce qui vit n’est une ressource, l’humain cesse d’être le roi qui prélève. Il redevient un fil dans une étoffe qu’il n’a pas tissée seul.

Sources citées

  • Fernando Huanacuni Mamani, Buen Vivir / Vivir Bien. Filosofía, políticas, estrategias y experiencias regionales andinas, éd. Coordinadora Andina de Organizaciones Indígenas (CAOI), Lima, 2010, trad. texte original espagnol ; rendu français maison.