Trop petit, trop pauvre
Un même verdict tombe du dehors sur l'Océanie d'Epeli Hauʻofa et les Andes de Fernando Huanacuni : trop petits, trop pauvres. Tous deux le refusent — mais l'un répond en agrandissant le monde, l'autre en cessant de le mesurer à ce qu'il accumule.
Trop petit, trop pauvre, trop isolé. La phrase tombe du dehors, et elle tombe partout de la même manière. Sur les îles du Pacifique, elle dit : des micro-États perdus dans le vide bleu, condamnés à dépendre de l’aide des nations riches. Sur les hautes terres andines, elle se rhabille en langage de développement : des peuples en retard, qu’il faudrait tirer vers le haut, vers le niveau de vie, vers le « mieux ». Une même mesure, posée depuis un même centre, qui décrète ce qui vaut et ce qui manque.
Deux voix la refusent — l’une depuis Tonga et les Fidji, l’autre depuis les rives du lac Titicaca. Elles ne se connaissent pas, ne se citent pas, n’ont en partage ni langue ni océan. Epeli Hauʻofa (1939-2009), penseur tongien, longtemps professeur à l’Université du Pacifique Sud à Suva ; Fernando Huanacuni Mamani, juriste et écrivain aymara, qui a réuni pour une organisation indigène andine le sens d’un mot ancestral. Tous deux contestent le même verdict. Mais ce qui les rend précieux à mettre côte à côte, ce n’est pas leur accord : c’est que leurs réponses partent en sens opposés, et qu’on ne comprend ni l’une ni l’autre si on les confond trop vite.
La réponse de Hauʻofa : agrandir le monde
Hauʻofa a d’abord enseigné la petitesse. Il décrivait à ses étudiants leur situation de dépendance, leur exiguïté, leur éloignement, et voyait leurs visages se défaire. Puis il a compris qu’enseigner cela à des jeunes gens venus de sa propre région, c’était travailler à leur rabaissement. En 1993, dans une conférence devenue fondatrice, il retourne la carte.
anglais There is a gulf of difference between viewing the Pacific as ‘islands in a far sea’ and as ‘a sea of islands’. The first emphasises dry surfaces in a vast ocean far from the centres of power. When you focus this way you stress the smallness and remoteness of the islands. The second is a more holistic perspective in which things are seen in the totality of their relationships.
français Il y a un gouffre entre voir le Pacifique comme « des îles dans une mer lointaine » et comme « une mer d’îles ». La première vision insiste sur des surfaces sèches dans un vaste océan, loin des centres du pouvoir. Quand on regarde ainsi, on souligne la petitesse et l’éloignement des îles. La seconde est une perspective plus globale, où les choses sont vues dans la totalité de leurs relations.
Le déplacement est précis : « des îles dans une mer » fait de l’océan un intervalle qui sépare et rapetisse ; « une mer d’îles » fait de l’océan le milieu qui relie. On cesse de compter les surfaces de terre émergée pour mesurer un monde à ses routes, ses parentés, ses échanges tissés sur deux mille ans de navigation. « Smallness is a state of mind » — la petitesse est un état d’esprit. Et la conclusion que Hauʻofa en tire ne consiste pas à se contenter d’un petit monde bien aimé : elle consiste à affirmer que le monde, vu juste, est immense.
anglais The world of Oceania is not small; it is huge and growing bigger every day.
français Le monde de l’Océanie n’est pas petit ; il est immense, et grandit chaque jour davantage.
Le geste est celui de l’amplitude. Contre le verdict « vous êtes trop petits », Hauʻofa ne plaide pas la douceur de l’exigu : il élargit le cadre jusqu’à le faire éclater. Ce qu’il nomme « world enlargement », l’agrandissement du monde, se poursuit sous le nez des planificateurs — par les migrations, les circulations, les familles dispersées d’un bout à l’autre du Pacifique et au-delà. L’Océanie « s’étend », « grandit » ; elle est, dit-il dans la clausule la plus célèbre de l’essai, vaste, hospitalière, généreuse — « we are the sea, we are the ocean ». La réponse à la petitesse, c’est la vastitude.
La réponse de Huanacuni : changer l’unité de mesure
Dans les Andes, le verdict ne porte pas le nom de « petitesse » mais celui de « développement ». La sommation est la même : il faut vivre mieux, gravir la pente du niveau de vie, rattraper. Et c’est exactement le mot que Fernando Huanacuni vient disjoindre. Le terme aymara suma qamaña — son jumeau quechua est sumak kawsay — qu’on traduit d’ordinaire par « vivre bien », ne dit pas qu’il faut vivre mieux.
espagnol El término aymara “suma qamaña” se traduce como “vivir bien” o “vivir en plenitud”, que en términos generales significa “vivir en armonía y equilibrio; en armonía con los ciclos de la Madre Tierra, del cosmos, de la vida y de la historia, y en equilibrio con toda forma de existencia”.
français Le terme aymara « suma qamaña » se traduit par « vivre bien » ou « vivre en plénitude », ce qui signifie en gros « vivre dans l’harmonie et l’équilibre ; en harmonie avec les cycles de la Terre-Mère, du cosmos, de la vie et de l’histoire, et en équilibre avec toute forme d’existence ».
Le mot vise un équilibre, non une ascension. Et Huanacuni trace la ligne de partage avec soin, là où le développement voudrait lire un synonyme :
espagnol El Vivir Bien no es lo mismo que el vivir mejor, el vivir mejor es a costa del otro. Vivir mejor es egoísmo, desinterés por los demás, individualismo, sólo pensar en el lucro.
français Le Vivre-bien n’est pas la même chose que le vivre-mieux ; le vivre-mieux se fait aux dépens de l’autre. Vivre mieux, c’est l’égoïsme, le désintérêt pour autrui, l’individualisme, ne penser qu’au profit.
« Vivre mieux » est comparatif : on ne vit mieux que plus que quelqu’un, donc à ses dépens, et pour qu’une minorité vive mieux, des multitudes doivent vivre mal. C’est la grammaire de l’accumulation, qui range le monde en gagnants et en perdants. « Vivre bien » ne se compare pas : il se mesure à l’équilibre du tout, non au creux qu’on aurait creusé chez le voisin ou dans la terre. Le geste de Huanacuni n’est donc pas d’agrandir quoi que ce soit. Il est de désarmer l’unité même dans laquelle on prétend l’évaluer : ni surface, ni croissance, ni « plus », mais l’ajustement à un ensemble plus vaste que soi, où l’humain n’est qu’un fil.
Deux refus, deux directions contraires
Il serait facile, et faux, de conclure ici à la même sagesse en deux langues. Les deux hommes refusent une mesure venue du dehors ; mais ce qu’ils en font diverge, presque jusqu’à s’opposer.
Hauʻofa répond à « trop petit » par plus grand. Son arme est l’amplitude : le monde est immense, il s’étend, il grandit chaque jour ; les routes se multiplient, les familles débordent les frontières. Il reste, à sa manière, dans le langage de la grandeur — il en renverse seulement le signe. Là où le planificateur voyait des points minuscules, lui voit un monde qui enfle.
Huanacuni, lui, ne renverse pas le signe : il récuse la balance. À « il faut vivre mieux », il ne répond pas « non, nous vivons grandement » — il répond que la vie ne se chiffre pas en degrés du tout, que le « plus » est précisément le piège. Son geste n’agrandit rien ; il cherche la juste mesure, l’équilibre, la suffisance dans la relation. Là où Hauʻofa célèbre ce qui « grandit », Huanacuni se méfie de la grammaire même de la croissance.
Le seuil qu’ils partagent
C’est seulement une fois cette divergence tenue ferme qu’on peut nommer ce qui, en dessous, se rejoint. Car la mesure qu’ils refusent tous deux est la même dans sa nature : elle est quantitative. Surface de terre émergée, niveau de vie, produit, « plus » — toujours un nombre, posé du dehors, qui range les mondes sur une échelle. Et ce que l’un et l’autre lui substituent est, dans sa nature aussi, la même chose : une mesure relationnelle.
Hauʻofa : on voit les îles « dans la totalité de leurs relations ». Huanacuni : il s’agit de comprendre que dans la vie « todo está interconectado », tout est interconnecté, interdépendant, et qu’« il existe une interdépendance entre tout et tous ». Ce qui fait un monde, pour les deux, ce n’est pas la quantité de ses choses ni l’étendue de ses terres : c’est la densité de ses liens. Le verdict « trop petit, trop pauvre » ne se trompe pas seulement de réponse — il se trompe d’unité. Il compte des surfaces et des biens là où il faudrait compter des relations.
Mais ce seuil commun, ils l’atteignent par deux versants opposés, et il faut les y laisser. Mesurer un monde à ses relations peut vouloir dire en élargir la trame — plus de routes, plus loin, un océan-foyer qui ne cesse de croître : c’est Hauʻofa. Ou bien s’y ajuster sans la rompre — assez, et non davantage, l’équilibre plutôt que l’expansion : c’est Huanacuni. La même vérité — un monde se pèse à ce qui le relie — se lit une fois comme amplitude, une fois comme justesse. Vision non duelle, et non fusion : le seuil est un, les pentes restent deux.
Nous avons appris deux questions, et nous les croyons toutes les questions : combien grand ? et combien de plus ? L’une et l’autre demandent un nombre. La mer d’îles et le suma qamaña en posent une troisième — à combien suis-je lié ? — et ne s’accordent même pas sur la suite : faut-il que ce lien s’étende, ou qu’il se tienne en équilibre ? La rencontre s’arrête là, sur ce désaccord intact. Il vaut mieux que la fausse paix.
Sources citées
- Epeli Hauʻofa, Our Sea of Islands, éd. A New Oceania: Rediscovering Our Sea of Islands, University of the South Pacific, Suva, 1993 ; repris dans The Contemporary Pacific 6/1, 1994, trad. texte original anglais ; rendu français maison.
- Fernando Huanacuni Mamani, Buen Vivir / Vivir Bien. Filosofía, políticas, estrategias y experiencias regionales andinas, éd. Coordinadora Andina de Organizaciones Indígenas (CAOI), Lima, 2010, trad. texte original espagnol ; rendu français maison.