Demander au maître des eaux

Carlos Nangkitiar Kunchim Tsanim, homme achuar du haut Pastaza, dit un monde où les poissons, le gibier, le jardin ont chacun leur propriétaire invisible — et où l'on ne prélève rien sans s'être d'abord adressé à lui.

Demander au maître des eaux
Moche artist(s) — Shield with crab and fish figures (500–800 CE). Metropolitan Museum of Art, CC0 / domaine public.

Sur le haut Pastaza, là où la rivière descend de l’Équateur vers le Pérou, un homme achuar regarde un grand bassin d’eau profonde. Il y a là des poissons en abondance. Mais pour lui, ces poissons ne sont pas libres : ils ont un maître, qui habite au fond. On ne se sert pas chez quelqu’un. L’homme s’appelle Carlos Nangkitiar Kunchim Tsanim — son nom, dit-il, signifie « lance pour guerroyer » — et il a confié au recueil El ojo verde, où des Amazoniens exposent eux-mêmes la pensée de leur peuple, la forme du monde telle qu’il l’a reçue.

espagnol

Mi nombre es Carlos Nangkitiar Kunchim Tsanim, que significa ‘lanza para guerrear’; soy de Puerto Rubina. La forma del mundo, según la cosmovisión achuar, la aprendí oralmente de mi abuelo, mis abuelitas y mis tíos.

français

Je m’appelle Carlos Nangkitiar Kunchim Tsanim, ce qui signifie « lance pour guerroyer » ; je suis de Puerto Rubina. La forme du monde, selon la cosmovision achuar, je l’ai apprise oralement de mon grand-père, de mes grands-mères et de mes oncles.

Carlos Nangkitiar Kunchim Tsanim, El ojo verde. Cosmovisiones amazónicas  — éd. FORMABIAP/AIDESEP, 3ᵉ éd. 2025, trad. viasophia

Le monde achuar est fait d’étages. Le premier, sous l’eau, est habité par les tsungki — des personnes à figure d’homme ou de femme qui vivent au fond des grands bassins et sous les chutes, et qui possèdent les poissons. Les tsungki sont les maîtres des poissons et des autres animaux aquatiques, dit Nangkitiar ; c’est pourquoi le poisson abonde là où ils demeurent. Ce ne sont pas des forces : ce sont des propriétaires, avec une maison meublée.

Tsungki n’est pas seul. Le gibier a son maître, Mana ; le jardin a sa maîtresse, Nungkui, qui vit sous la terre. Et de ce que chaque domaine ait son propriétaire suit une règle qui n’a rien d’une image : on ne prend pas, on demande. La pièce maîtresse de ce monde n’est pas une croyance sur l’invisible, c’est un geste.

espagnol

Hay seres visibles e invisibles en la naturaleza, con los cuales el ser humano se relaciona mediante el “discurso”.

français

Il y a, dans la nature, des êtres visibles et invisibles, avec lesquels l’être humain entre en relation au moyen du « discours ».

Carlos Nangkitiar Kunchim Tsanim, El ojo verde. Cosmovisiones amazónicas  — éd. FORMABIAP/AIDESEP, 3ᵉ éd. 2025, trad. viasophia

Ce « discours » n’est pas une prière vague : c’est une adresse, dirigée vers un maître précis, à un moment précis. Avant de poser son piège, le chasseur doit faire un discours, demander au maître des animaux qu’il permette que les oiseaux aillent vers le piège. La femme qui part au jardin avec son panier doit toujours faire un discours en s’adressant à Nungkui, qui existe sous la terre. Le prélèvement passe par une parole adressée à un propriétaire — jamais par la simple prise. Quant à Tsungki, le maître des eaux, la gente commune ne le rencontre pas : seul le wishín, l’homme qui sait, traite avec lui ; les autres l’entendent la nuit, au fond du bassin, et n’y descendent pas. Le monde a ses portes fermées, et l’Achuar le sait.

Il serait facile, ici, de rapprocher trop vite. On a déjà rencontré, chez l’Ainu, le kamuy : le hibou, le feu, l’eau tenus pour des personnes et non pour « la nature ». Mais le tsungki n’est pas un kamuy, et la différence est tout l’enjeu. Le kamuy est un hôte — une personne qui descend visiter le monde des humains, qu’on accueille et qu’on peut offenser. Le tsungki est un propriétaire — une personne chez qui l’on entre, et à qui appartient déjà ce qu’on voudrait emporter. L’un fonde une éthique de l’hospitalité ; l’autre, une éthique de la permission.

C’est par là que le mot achuar défait le nôtre. Nous disons « ressource » : un stock sans maître, posé là, libre à qui le prend, qu’il suffit de gérer. Le monde de Nangkitiar ne connaît pas de stock sans maître. Le poisson appartient à Tsungki, le gibier à Mana, la récolte à Nungkui ; rien n’est à personne, donc rien n’est à prendre — tout est à demander. Sur le bouclier moche, le crabe et les poissons d’or tournent autour d’une figure centrale, comme la maisonnée du maître des eaux autour de son siège. La question n’est pas de savoir s’il y a des poissons dans la rivière. C’est de savoir à qui ils sont, et si on a pensé à le lui demander.

Sources citées

  • Carlos Nangkitiar Kunchim Tsanim, El ojo verde. Cosmovisiones amazónicas, éd. FORMABIAP/AIDESEP, 3ᵉ éd. corrigée et augmentée, 2025 (1ʳᵉ éd. 2000), trad. texte original en espagnol (cosmovision recueillie auprès de la voix achuar) ; rendu français maison.