Différer la fin du monde
Ailton Krenak, penseur krenak du rio Doce, retourne la formule : la fin que l'on redoute comme un avenir a déjà eu lieu — et ce qui retient le monde de finir, c'est le rêve, pratiqué comme une institution.
Différer la fin du monde : la formule court partout, comme un programme. La ralentir, gagner du temps, retarder l’effondrement. Ailton Krenak connaît la phrase mieux que personne — Ideias para adiar o fim do mundo, des idées pour différer la fin du monde, c’est le titre d’un de ses livres. Mais lorsqu’il la reprend, dans les paroles rassemblées sous le titre A vida não é útil, c’est pour en défaire l’évidence. Car la fin que l’on redoute comme un événement à venir, lui l’a déjà vue arriver.
On croit volontiers qu’il s’agit de modérer notre consommation pour tenir le désastre à distance. Krenak prend cette proposition au mot, puis la déplace d’un cran.
portugais (Brésil) A proposta de desacelerar nosso uso de recursos naturais pode sugerir a ideia de adiar o fim deste mundo, mas, em alguns lugares, esse fim já aconteceu — ontem, hoje cedo, vai acontecer depois de amanhã.
français La proposition de ralentir notre usage des ressources naturelles peut suggérer l’idée de différer la fin de ce monde-ci ; mais, en certains endroits, cette fin a déjà eu lieu — hier, ce matin tôt, elle aura lieu après-demain.
Tout tient dans le démonstratif : adiar o fim deste mundo — différer la fin de ce monde-ci. Non pas le monde, mais un monde : celui qu’une seule manière de vivre a étendu sur la planète. Pour les peuples des Amériques, ce monde-là est arrivé une première fois en apportant une fin — la conquête, les fleuves tués, les peuples rangés au rebut. L’apocalypse n’est pas, pour eux, un horizon : c’est une mémoire. Quand Krenak annonce la fin du monde, il s’en défend lui-même : je donne des nouvelles vieilles. Le ton n’est pas celui de la prophétie ; c’est celui du constat de quelqu’un qui a déjà survécu à un effondrement, et qui regarde les autres s’effrayer du leur.
Que dresse-t-il, alors, contre la fin ? Pas une technique pour la ralentir. Chez les siens, quelque chose de précis retient le monde de se défaire — et ce n’est pas ce qu’un Européen range sous le mot rêve.
portugais (Brésil) Sonhar é uma prática que pode ser entendida como regime cultural em que, de manhã cedo, as pessoas contam o sonho que tiveram.
français Rêver est une pratique qu’on peut comprendre comme un régime culturel : tôt le matin, les gens racontent le rêve qu’ils ont fait.
Le rêve n’est pas ici la fantaisie privée d’un dormeur. Krenak en parle comme d’une institution qui prépare les gens à se mettre en relation avec le quotidien : on raconte au petit jour ce qu’on a rêvé, non sur la place publique mais à ceux avec qui l’on vit, et de ce récit dépend la conduite de la journée — partir en voyage ou rester, pêcher ou se retirer. Le rêve est un lieu de circulation des affects, dit-il : il porte des liens du monde nocturne vers l’aube, et les y rend agissants. Rêver, dans cet usage, n’est pas s’évader du réel : c’est l’orienter. Et c’est de là que vient la force d’ajourner une fin — non d’un calcul sur les ressources, mais de la capacité à imaginer un autre monde habitable. Il nous faudra, écrit-il, produire d’autres corps, d’autres affects, rêver d’autres rêves pour être accueillis par ce monde et pouvoir l’habiter.
Il faut ici se garder de l’attendrir. Différer la fin du monde, pour Krenak, ne veut pas dire prolonger l’état présent des choses. Le monde tel qu’il marche, il ne tient nullement à le sauver.
portugais (Brésil) Nesse mundo pronto e triste eu não tenho nenhum interesse, por mim ele já podia ter acabado há muito tempo, não faço questão de adiar seu fim.
français Ce monde-là, tout fait et triste, ne m’intéresse en rien ; pour moi il aurait pu finir depuis longtemps, je ne tiens pas à différer sa fin.
Le monde dont il ne pleurera pas la chute, c’est celui de la machine à fabriquer des choses, des écoles qui reproduisent l’injustice, du sujet « habilité à opérer dans le monde, à faire la guerre ». Différer la fin n’est donc pas conserver : c’est tenir ouvert l’intervalle où un autre monde peut être rêvé. Ce qu’il refuse de hâter, ce n’est pas la fin du monde injuste — c’est la fin de la possibilité d’en rêver un juste.
Il faut trancher avant de rapprocher. Notre langue a forgé un mot pour le propos qu’il semble tenir : la collapsologie, l’étude d’un effondrement possible de la civilisation industrielle, pour le regarder en face et décider sereinement de ce qu’on en fait. Krenak reprend les mêmes mots — différer, ralentir — et les vide. La fin, pour lui, n’est pas devant mais derrière, et elle continue ; et ce qui retient le monde n’est pas un freinage appliqué au même monde, c’est le passage à un autre, par le rêve. La collapsologie mesure la chute d’un monde et veut gagner du temps sur elle ; Krenak, qui a déjà traversé une chute, demande de quel monde nous sommes encore capables de rêver. L’une fait de la fin un objet d’avenir ; l’autre en a fait une expérience, et se tourne vers ce qui recommence. Le mince terrain qu’ils partagent — récuser l’homme qui surplombe son destin — ne doit pas masquer que l’un calcule un délai et que l’autre change de monde.
Et son geste n’est pas non plus celui qu’on lui connaît déjà : la fruição, savourer la vie au lieu de la rendre utile, se tient dans une vie ; différer la fin du monde se tient à l’échelle des mondes et de leurs fins. Pour savourer, encore faut-il qu’un monde tienne — et c’est le rêve, dit Krenak, qui le tient.
Reste la question qu’il dépose dans notre langue, et qu’on peut se poser sans y répondre pour autrui : non pas combien de temps il nous reste, mais de quel monde nous sommes encore capables de rêver.
Sources citées
- Ailton Krenak, A vida não é útil, éd. Companhia das Letras, São Paulo, 2020, trad. trad. maison (du portugais).