À qui appartient le kené ?

En 2017, le conseil shipibo-konibo-xetebo a dénoncé publiquement la piraterie de son art géométrique. Sa déclaration ne réclame pas un droit d'auteur : elle défend un savoir collectif que nul ne possède seul.

À qui appartient le kené ?
Planche botanique du huito (Genipa americana, « b. Genipa, seu Janipaba »), gravure coloriée du XVIIIᵉ siècle, dessinateur anonyme. Wikimedia Commons, domaine public.

En septembre 2017, le Consejo Shipibo Konibo Xetebo — COSHIKOX, qui réunit cent quarante-quatre communautés du fleuve Ucayali, en Amazonie péruvienne — rend publique une déclaration. Une entreprise textile a repris à son compte les tracés géométriques shipibo, le kené, pour en habiller ses produits ; ailleurs, on a déposé un brevet sur le procédé de teinture d’une plante de la forêt. Le conseil ne réclame pas réparation devant un guichet : il se prononce, au nom d’un peuple, contre un geste qu’il nomme sans détour.

espagnol

El Consejo Shipibo Konibo Xetebo-COSHIKOX, institución del Pueblo Shipibo Konibo Xetebo, que reúne a 144 comunidades nativas […] se pronuncia contra la piratería del arte cultural, la biopiratería biológica y cualquier forma o modo de vulneración de nuestro conocimientos colectivos, tradicionales y ancestrales.

français

Le Conseil Shipibo Konibo Xetebo — COSHIKOX, institution du peuple shipibo konibo xetebo, qui réunit cent quarante-quatre communautés natives […] se prononce contre la piraterie de l’art culturel, la biopiraterie biologique et toute forme ou manière d’atteinte à nos savoirs collectifs, traditionnels et ancestraux.

Consejo Shipibo Konibo Xetebo (COSHIKOX), Pronunciamiento contra la piratería del arte shipibo  — éd. communiqué public, 22 septembre 2017 — texte officiel, trad. viasophia

Trois mots tiennent la phrase : colectivos, tradicionales y ancestrales. Le kené n’est pas présenté comme l’œuvre d’un artiste qui en disposerait, mais comme un savoir collectif et hérité. Et le tort n’est pas dit « copie » ou « contrefaçon » — termes de marchands — mais piratería, le mot de qui s’est fait prendre un bien sur sa propre eau. Le kené, ce sont les motifs que les femmes shipibo-konibo posent sur la peau, la céramique, le tissu : non un décor appliqué sur les choses, mais, dans leur pensée, une part de ce qui soigne et relie. Le détacher de son monde pour l’imprimer sur une étoffe à vendre, ce n’est pas l’admirer — c’est le couper de ce qui le fait kené.

La déclaration descend ensuite au cas précis.

espagnol

Entre los muchos casos que podrían citarse, los de mayor relevancia se considera al Kené (diseños geométricos) shipibo por la empresa Kuna, Huerta y Goischke, además de otras empresas y la patente del procedimiento del tinte natural del Huito.

français

Parmi les nombreux cas que l’on pourrait citer, on tient pour les plus graves celui du kené (dessins géométriques) shipibo par l’entreprise Kuna, Huerta y Goischke, ainsi que par d’autres entreprises, et le brevet sur le procédé de teinture naturelle du huito.

Consejo Shipibo Konibo Xetebo (COSHIKOX), Pronunciamiento contra la piratería del arte shipibo  — éd. communiqué public, 22 septembre 2017 — texte officiel, trad. viasophia

Deux gestes, donc, et il faut les tenir séparés. D’un côté, on reproduit le motif. De l’autre, on brevette la teinture — le huito, ce fruit amazonien dont le suc noircit la peau et fixe le tracé. Breveter un procédé, c’est en faire une propriété privée, exclusive, opposable : transformer un savoir que personne n’avait jamais possédé en particulier en un bien dont une société devient seule maîtresse. Le conseil ne se résigne pas à le laisser faire — apropiación ilícita del conocimiento ancestral, appropriation illicite du savoir ancestral, dit-il des trois peuples shipibo, konibo et xetebo.

Nous avons pourtant, nous aussi, des instruments pour « protéger » une création : le droit d’auteur, le brevet. Mais il faut voir ce qu’ils protègent, et comment, avant de croire qu’ils répondraient ici. Le droit d’auteur garde l’œuvre nouvelle d’un individu, pour un temps limité, précisément afin qu’elle circule — qu’elle devienne un bien qu’on vend, qu’on cède, qui tombera un jour dans le domaine public et reviendra au marché. Il est taillé pour la circulation marchande. Ce que défend COSHIKOX est l’exact contraire : un savoir sans auteur, parce qu’il est collectif ; sans date de naissance, parce qu’il est ancestral ; et qui ne doit surtout pas entrer sur le marché, parce qu’il est inaliénable. Le kené n’appartient pas à un Shipibo qui pourrait le vendre. La teinture du huito ne peut pas devenir la propriété d’une firme, car elle n’a jamais été la propriété de quiconque.

Reste alors un mince terrain commun, qu’on ne nomme qu’après la différence : dans les deux régimes, prendre la création d’autrui pour la vendre comme sienne est un tort. Mais on n’y répare pas le même tort. Le droit d’auteur venge un individu privé de sa récompense ; COSHIKOX défend un peuple qu’on prive d’un savoir qui n’était pas à vendre. L’un compte une perte de gain ; l’autre, une atteinte à ce qui le tient ensemble. Réduire le second à un cas du premier — « les Shipibo veulent toucher des royalties » — c’est encore parler la langue qui a rendu le vol possible.

C’est en quoi le pronunciamiento est une pensée du vivant, et pas seulement une querelle de propriété. Le kené relie un dessin à une main, une main à une plante, une plante à un fleuve et à un monde. Le pirater, c’est traiter une relation comme une chose détachable — faire à un savoir ce que le marché fait à la forêt : changer un tissu de liens en un stock de matière disponible. La déclaration se clôt en demandant à l’État péruvien « un respeto irrestricto de los derechos » collectifs des peuples amazoniens. Non pas : rendez-nous notre part du marché. Plutôt : cessez de découper en parts ce qui n’était à personne.

Le kené ne demande pas qu’on cesse de l’admirer. Il demande qu’on n’oublie pas à qui — à quel peuple, à quelles plantes, à quel monde — il continue d’appartenir.

Sources citées