Une mer d'îles

Là où la carte coloniale voit de minuscules points perdus dans un vide bleu, le penseur tongien Epeli Hauʻofa apprend à voir l'inverse : non des « îles dans une mer lointaine », mais une mer d'îles, que l'océan relie au lieu de séparer.

Une mer d'îles
Carte de navigation marshallaise (rebbelib) : treillis de baguettes figurant houles et courants de l'océan, coquillages marquant les îles — objet micronésien, emblème de la navigation hauturière océanienne qu'invoque Hauʻofa. Library of Congress (2010586182) / Wikimedia Commons, domaine public.

Sur une carte de l’océan Pacifique, l’œil formé en Europe voit toujours la même chose : de minuscules points jetés dans une immensité bleue, loin de tout, loin les uns des autres. Des surfaces sèches comptées au plus juste, des États « trop petits, trop pauvres, trop isolés » pour jamais s’affranchir de l’aide des nations riches. C’est le regard du continent qui aborde la mer : des îles dans une mer lointaine, et entre elles, du vide.

Epeli Hauʻofa (1939-2009) — penseur tongien né en Papouasie, longtemps professeur à l’Université du Pacifique Sud, à Suva, aux Fidji — a d’abord enseigné ce regard. Il l’a propagé, dit-il, avec conviction : il décrivait à ses étudiants leur situation de dépendance, et voyait leurs visages se défaire sans pouvoir leur offrir d’issue. Puis il a compris qu’enseigner la petitesse à des jeunes gens venus de sa propre région, c’était participer à leur rabaissement. En 1993, dans une conférence devenue un texte fondateur, il renverse la carte.

anglais

There is a gulf of difference between viewing the Pacific as ‘islands in a far sea’ and as ‘a sea of islands’. The first emphasises dry surfaces in a vast ocean far from the centres of power. When you focus this way you stress the smallness and remoteness of the islands. The second is a more holistic perspective in which things are seen in the totality of their relationships.

français

Il y a un gouffre entre voir le Pacifique comme « des îles dans une mer lointaine » et comme « une mer d’îles ». La première vision insiste sur des surfaces sèches dans un vaste océan, loin des centres du pouvoir. Quand on regarde ainsi, on souligne la petitesse et l’éloignement des îles. La seconde est une perspective plus globale, où les choses sont vues dans la totalité de leurs relations.

Epeli Hauʻofa, Our Sea of Islands , ch. A New Oceania: Rediscovering Our Sea of Islands  — éd. University of the South Pacific, Suva, 1993, trad. viasophia

Tout se joue dans le déplacement de l’accent. « Des îles dans une mer » fait de l’océan un intervalle, une distance qui sépare et rapetisse ; le calcul ne porte que sur l’étendue des terres qu’on aperçoit. « Une mer d’îles » fait de l’océan le milieu qui relie, et l’unité de mesure n’est plus la surface mais le lien. Les ancêtres qui ont sillonné ce monde pendant plus de deux mille ans, rappelle Hauʻofa, ne concevaient pas leur univers en proportions microscopiques : ils pensaient grand, naviguaient large, et ce qu’il nomme « world enlargement », l’agrandissement du monde, se poursuit aujourd’hui sous le nez des planificateurs. « Smallness is a state of mind » — la petitesse est un état d’esprit.

Ce renversement n’est pas une métaphore consolante. Il restitue une expérience : pour les peuples de la mer, l’océan est la maison, non l’abîme. À Tonga, dit Hauʻofa, on appelait les gens des autres îles kakai mei tahi, « les gens de la mer » — comme si la mer était leur demeure. D’une île à l’autre, on naviguait pour commercer, se marier, rendre visite à la parenté ; les routes étaient tracées dans des liens de sang, et les frontières, ces lignes imaginaires tirées plus tard en travers de l’eau par les puissances impériales, n’existaient pas. L’océan n’appartient qu’à ceux qui en font leur foyer : « Conquerors come, conquerors go, the ocean remains, mother only to her children » — les conquérants viennent, les conquérants s’en vont, l’océan demeure, mère de ses seuls enfants.

Qu’est-ce qu’une « mer d’îles » ?

C’est une manière de voir l’Océanie proposée par le penseur tongien Epeli Hauʻofa : non un semis d’îlots minuscules et isolés perdus dans un océan-vide, mais un vaste monde que l’océan relie. On ne mesure plus les îles à la surface de leurs terres, mais à la totalité de leurs relations — routes de navigation, parenté, échanges. La mer n’y est pas une barrière : elle est le foyer.

anglais

Oceania is vast, Oceania is expanding, Oceania is hospitable and generous, Oceania is humanity rising from the depths of brine and regions of fire deeper still, Oceania is us. We are the sea, we are the ocean, we must wake up to this ancient truth and together use it to overturn all hegemonic views that aim ultimately to confine us again.

français

L’Océanie est vaste, l’Océanie s’étend, l’Océanie est hospitalière et généreuse, l’Océanie est l’humanité surgie des profondeurs de la saumure et des régions de feu plus profondes encore, l’Océanie, c’est nous. Nous sommes la mer, nous sommes l’océan, et nous devons nous réveiller à cette vérité ancienne pour, ensemble, renverser toutes les visions hégémoniques qui ne visent qu’à nous confiner de nouveau.

Epeli Hauʻofa, Our Sea of Islands , ch. A New Oceania: Rediscovering Our Sea of Islands  — éd. University of the South Pacific, Suva, 1993, trad. viasophia

On lirait volontiers là une carte postale — l’île heureuse, l’horizon sans fin. Il faut écarter cette lecture avant d’aller plus loin. Hauʻofa n’enjolive rien : son texte est une polémique datée, dirigée contre un discours savant précis, celui qui réduisait le Pacifique à des micro-États condamnés à dépendre. Le « nous sommes la mer » n’est pas un lyrisme touristique ; c’est le refus argumenté d’un regard qui rétrécit. Et c’est aussi pourquoi son renversement nous concerne, nous qui lisons des cartes : nous avons appris, comme ses étudiants, à voir certains mondes comme petits, fragiles, périphériques — et à confondre la surface qu’ils occupent avec ce qu’ils valent et peuvent.

Reste la question que la mer d’îles laisse ouverte, sans la refermer en leçon. Nous mesurons nos lieux à leurs surfaces, à leurs distances, à ce qui les sépare. Hauʻofa propose de les mesurer à ce qui les relie. Lesquels de nos mondes rétrécissent dès qu’on les met à plat sur une carte — et lesquels s’agrandiraient, si on apprenait de nouveau à les naviguer ?

Sources citées

  • Epeli Hauʻofa, Our Sea of Islands, éd. A New Oceania: Rediscovering Our Sea of Islands, University of the South Pacific, Suva, 1993 ; repris dans The Contemporary Pacific 6/1, 1994, trad. texte original anglais ; rendu français maison.