Le don qui circule

Chez les Potawatomis, c'est la personne qu'on honore qui offre. Robin Wall Kimmerer nomme ce geste minidewak — « donner du fond du cœur » — et y lit une autre façon de tenir le monde : non un bien qu'on possède, mais un don qui passe.

Le don qui circule
Édouard Manet — Strawberries (ca. 1882). Metropolitan Museum of Art ; domaine public (CC0).

Rouges sur vert, les baies sont posées sur l’herbe : la terre est prodigue, étale ses cadeaux sur le vert. C’est l’été, le temps de l’abondance et du rassemblement. Sous la tonnelle, une pile vertigineuse de présents s’amoncelle sur des couvertures, et chacun fait la queue pour choisir devant des hôtes radieux. Une chose, pourtant, déconcerte le regard venu d’ailleurs : ce ne sont pas les invités qui apportent des cadeaux à celui qu’on fête. C’est l’inverse. Robin Wall Kimmerer, botaniste et membre de la nation potawatomi, donne à ce renversement un nom.

C’est notre giveaway traditionnel, le minidewak, qui signifie « donner du fond du cœur ». […] Chez les Potawatomis, les codes sont inversés. C’est la personne à l’honneur qui offre des cadeaux, les empile sur la couverture, afin de partager sa bonne fortune avec les autres membres de son cercle.

Robin Wall Kimmerer, Tresser les herbes sacrées , ch. Épilogue : Rendre le don  — éd. Le lotus et l'éléphant, 2021, trad. Véronique Minder

Le mot est exact, et il décale tout. Là où nous attendons de recevoir en notre honneur, le minidewak fait donner celui qu’on élève. La générosité n’y est pas une vertu de surplus, exercée quand le nécessaire est assuré ; elle est l’acte même par lequel on tient son rang. La richesse des peuples traditionnels se mesure à l’aune de leur capacité au don. À l’inverse, écrit Kimmerer, l’accumulation alourdit : à force d’entasser, « nous sommes constipés par la richesse, bouffis de nos possessions et bien trop lourds pour nous joindre à la danse ». Celui qui prend trop reste assis à côté de sa prise, seul, à surveiller ses biens, pendant que le cercle danse sans lui.

Un tel don ne se confond pas avec l’objet qui passe de main en main. Un cadeau, ce n’est pas un achat, son sens s’élève de ses limites matérielles. L’achat éteint la relation : j’ai payé, je ne dois rien, la chose est à moi, close. Le cadeau, lui, l’ouvre. Un cadeau vous demande quelque chose. De prendre soin de lui. Recevoir oblige — non à rembourser, mais à entretenir et, le moment venu, à redonner. C’est pourquoi dans une culture de la gratitude, chacun sait que les cadeaux suivront le cercle de la réciprocité et vous reviendront : on ne s’acquitte pas d’un don, on le relance. Le cercle n’est pas une ligne où l’on solde une dette ; c’est une ronde où le don, en circulant, fait tenir ensemble ceux qu’il traverse.

Reste à savoir de quoi l’on parle quand on parle de la terre. Et c’est là que deux grammaires se séparent. En potawatomi, nous parlons de la terre sous le terme emingoyak : « Ce qui nous a été donné ». Le nom porte en lui le don : la terre est reçue, non possédée. Nos langues à nous disent autre chose. Elles parlent, note Kimmerer, de « ressources naturelles » ou de « services écosystémiques », comme si la vie des autres êtres était notre propriété. Le mot range d’avance le vivant du côté de l’avoir. Comme si la Terre n’était pas un bol rempli de baies, mais une mine à ciel ouvert, et comme si la cuillère était une pelleteuse. Entre les deux, ce n’est pas une nuance de ton : c’est la différence entre ce qu’on garde et ce qu’on rend.

Car le don, pour Kimmerer, n’est pas seulement une coutume humaine : c’est la façon dont le monde tient. Les baies offrent leur douceur aux oiseaux et aux enfants, mais à charge pour eux de disperser les graines — « toute germination, toute floraison est réciproque ». De proche en proche, la respiration des plantes répond à celle des animaux, l’hiver à l’été, la nuit au jour. La terre et les roches savent qu’elles dansent dans un minidewak continu, faire, défaire et refaire la terre. La cérémonie ne fait alors que rappeler ce que le vivant pratique déjà : Dans la danse minidewak, nous nous souvenons que la Terre est un don que nous devons passer après l’avoir reçu.

Là est le partage que la phrase laisse ouvert. Un don reçu n’appartient jamais tout à fait à qui le reçoit : il est en transit, il attend d’être passé. Une propriété, elle, s’arrête à son propriétaire. De ce qui nous porte — l’air, l’eau, la douceur des baies —, qu’avons-nous fait : un bien que nous tenons, ou un don que nous devons faire circuler ?

Sources citées

  • Robin Wall Kimmerer, Tresser les herbes sacrées, éd. Le lotus et l'éléphant, 2021, trad. Véronique Minder.