La terre remémorée
Une fois dans sa vie, écrit N. Scott Momaday, un homme devrait concentrer son esprit sur la terre remémorée — se livrer à un seul paysage, le regarder sous tous les angles, s'y attarder, l'habiter par la mémoire.
Une butte solitaire sort de la plaine, dans l’Oklahoma, au nord-ouest de la chaîne des Wichita. A single knoll rises out of the plain in Oklahoma — ainsi s’ouvre l’introduction de The Way to Rainy Mountain (1969). Pour son peuple, les Kiowas, écrit N. Scott Momaday, c’est un repère ancien : ils lui ont donné le nom de Rainy Mountain, la montagne de la Pluie. Momaday y revient un mois de juillet, après la mort de sa grand-mère Aho, née au temps où la culture kiowa des plaines vivait ses dernières années. Et de là, il refait en pensée et sur la route le chemin que ses ancêtres ont parcouru en sens inverse trois siècles plus tôt : descendus des hautes terres du Montana, des sources de la Yellowstone jusqu’aux plaines du Sud, où ils sont devenus, avec le cheval et le bison, ce peuple qui, dit le prologue, avait « conçu une bonne idée de lui-même » — they had dared to imagine and determine who they were, ils avaient osé imaginer et déterminer qui ils étaient. Au bout de ce livre bref, tressé de mythes, d’histoire et de souvenirs, vient la phrase qui le condense.
anglais Once in his life a man ought to concentrate his mind upon the remembered earth, I believe. He ought to give himself up to a particular landscape in his experience, to look at it from as many angles as he can, to wonder about it, to dwell upon it. He ought to imagine that he touches it with his hands at every season and listens to the sounds that are made upon it. He ought to imagine the creatures there and all the faintest motions of the wind. He ought to recollect the glare of noon and all the colors of the dawn and dusk.
français Une fois dans sa vie, un homme devrait concentrer son esprit sur la terre remémorée, je crois. Il devrait se livrer à un paysage particulier de son expérience, le regarder sous autant d’angles qu’il le peut, s’en étonner, s’y attarder. Il devrait imaginer qu’il le touche de ses mains en chaque saison, et écouter les sons qui s’y font entendre. Il devrait imaginer les créatures qui s’y trouvent, et jusqu’aux plus infimes mouvements du vent. Il devrait se rappeler l’éclat du midi et toutes les couleurs de l’aube et du crépuscule.
Chaque mot de cette prescription pèse. Une fois dans sa vie : ce n’est pas une habitude, c’est un acte — quelque chose qu’on doit à un lieu comme on doit une dette. Un paysage particulier : pas la nature en général, pas la Terre entière ; une butte précise, une rivière précise, le champ derrière une maison précise. Et puis cette suite de verbes qui ressemble à un exercice : concentrer, se livrer, regarder, s’étonner, s’attarder, imaginer, écouter, se rappeler. La terre remémorée n’est pas le décor flou qui reste au fond d’un souvenir : c’est l’œuvre d’un travail, mené saison après saison, angle après angle, par la mémoire et l’imagination conjointes. On ne la possède pas en la traversant. On s’y livre — give himself up : le mouvement est celui d’une reddition.
Pourquoi la mémoire, et pas simplement le regard ? Parce que pour Momaday, la terre et l’idée qu’un peuple se fait de lui-même sont tenues ensemble par la parole. Le chemin de Rainy Mountain, écrit-il en ouverture, est avant tout the history of an idea, man’s idea of himself — l’histoire d’une idée, l’idée que l’homme se fait de lui-même —, et cette idée « a son être ancien et essentiel dans le langage ». Le voyage qu’il raconte s’est fait, dit-il, with the whole memory, avec la mémoire entière — « cette expérience de l’esprit qui est légendaire autant qu’historique, personnelle autant que culturelle ». Trois voix se tressent à chaque page : le mythe que racontaient les anciens, le fait que consigne l’histoire, le souvenir du petit-fils. Aucune des trois ne suffit seule. La terre remémorée est ce que ces trois voix, ensemble, tiennent debout : a landscape that is incomparable, a time that is gone forever, and the human spirit, which endures — un paysage incomparable, un temps à jamais révolu, et l’esprit humain, qui dure.
Il faut entendre ce que cette phrase a d’aigu chez un Kiowa né en 1934. La culture des plaines — le cheval, le bison, la Danse du Soleil — n’a fleuri qu’un siècle avant d’être brisée : les troupeaux exterminés, la dernière danse interdite par les soldats. Quand Momaday écrit, presque tout a disparu ; mais presque tout, note-t-il, est within the reach of memory still, though tenuously now — encore à portée de mémoire, si ténue qu’elle soit désormais. Dans l’épilogue, une femme de cent ans, Ko-sahn, s’assoit sous la tonnelle de la maison d’Aho et raconte une Danse du Soleil qu’elle a vue enfant. La terre remémorée n’est donc pas une rêverie d’écrivain : c’est ce qui reste d’un monde quand on n’en a plus que la parole — et la preuve que la parole suffit à le faire tenir, à condition qu’on la recueille et qu’on la refasse sienne.
anglais Loneliness is an aspect of the land. All things in the plain are isolate; there is no confusion of objects in the eye, but one hill or one tree or one man. To look upon that landscape in the early morning, with the sun at your back, is to lose the sense of proportion. Your imagination comes to life, and this, you think, is where Creation was begun.
français La solitude est un aspect de cette terre. Toutes les choses, dans la plaine, sont isolées ; nulle confusion d’objets dans l’œil — une colline, un arbre, un homme. Regarder ce paysage au petit matin, le soleil dans le dos, c’est perdre le sens des proportions. Votre imagination prend vie, et c’est ici, pensez-vous, que la Création a commencé.
Nous gardons des paysages, nous aussi — par milliers. Mais il faut trancher avant de rapprocher. Nos images sont prises pour être conservées au-dehors : la photographie retient le lieu à notre place, et nous dispense précisément du travail que Momaday prescrit. Elle se consulte ; elle ne se refait pas. La terre remémorée, à l’inverse, ne se stocke nulle part : elle n’existe qu’autant qu’un esprit la reparcourt — la touche en chaque saison, l’écoute, s’y attarde —, et elle meurt avec celui qui cesse de la porter, à moins qu’une parole ne la transmette. Et le rapport de possession s’y inverse : le paysage archivé est à nous, parmi mille autres ; au paysage remémoré, c’est nous qui appartenons, parce que nous nous y sommes livrés. Reste alors le point commun, étroit : ici comme là, un lieu peut devenir une part de soi. À la dernière page de l’introduction, devant la tombe de sa grand-mère, Momaday écrit seulement : Looking back once, I saw the mountain and came away — me retournant une fois, je vis la montagne, et je m’en allai. Il pouvait s’en aller : la montagne était remémorée. Une fois dans sa vie, dit-il. Quel paysage, pour chacun, mériterait ce travail-là ?
Sources citées
- N. Scott Momaday, The Way to Rainy Mountain, éd. University of New Mexico Press, 1969 (éd. de poche 1976), trad. texte original anglais ; rendu français maison.