Yorro Yorro

David Mowaljarlai, aîné ngarinyin du Kimberley, nomme la création non comme un acte passé mais comme un présent qui ne s'arrête jamais.

Yorro Yorro
Fanny Elizabeth de Mole — Kennedia prostrata, Wild Flowers of South Australia (1861). Wikimedia Commons, domaine public.

Assis dans un abri de roche du Kimberley, David Mowaljarlai regarde des abeilles tourner autour d’un arbuste. Aîné et homme de loi ngarinyin, il a passé sa vie à veiller sur un pays que les esprits créateurs, les Wandjina, ont façonné aux temps premiers. Mais ces abeilles-ci ne sont pas anciennes : elles sont nées hier, et pourtant elles sont les mêmes. « Les mêmes essaims, les mêmes communautés », note-t-il — the same swarms, the same communities, though not the original bees —, et c’est là, dit-il, que la pièce manquante de son énigme s’est mise en place.

anglais

Yorro Yorro is ongoing, everything standing up alive.

français

Yorro Yorro est continuel : tout se dresse, vivant.

David Mowaljarlai, Yorro Yorro  — éd. Magabala Books, éd. revue et augmentée, 2014, trad. viasophia

Le mot est redoublé — yorro, puis yorro encore — et ce redoublement n’est pas une emphase, c’est le sens même. Là où le français range « la création » au passé, comme un fait accompli dont nous habiterions le résultat, le ngarinyin la maintient au présent continu. Wallanganda, l’esprit créateur, a fait « toutes les choses de la nature » ; mais ses gestes, précise Mowaljarlai, sont encore Yorro Yorro — la nature qui se renouvelle sous toutes ses formes, sans interruption. La création n’est pas derrière nous. Elle a lieu maintenant.

Les abeilles, alors, ne sont pas une métaphore : elles sont la démonstration. Aucune des abeilles d’aujourd’hui n’est l’abeille d’origine ; à mesure que les individus meurent, d’autres éclosent, les reines se succèdent, les essaims essaiment. Et pourtant le « Système de la Ruche » installé aux temps premiers n’a jamais cessé d’être là, identique à lui-même à travers ce flux. La permanence n’est pas l’immobilité d’une chose : c’est la continuité d’un recommencement. Voilà ce que tient le mot — un monde qui dure *parce qu’*il se refait, et non malgré.

Il faut se garder d’y entendre notre propre récit de création, simplement transposé sous le soleil austral. La Genèse met la création au prétérit : Dieu créa, puis se reposa, et l’ouvrage est clos derrière nous. Yorro Yorro ne se repose pas et ne se clôt pas ; il n’a pas de septième jour. Ce n’est pas un commencement que l’on commémore, c’est un présent que l’on entretient — la loi confie le pays à ses gardiens précisément pour que l’Idée du Wandjina « continue ». Là où nous conjuguons la création comme un événement révolu, Mowaljarlai la conjugue comme une tâche qui n’est jamais finie. Le monde, chaque matin, se dresse de nouveau ; il nous reste à le tenir debout avec lui.

Sources citées

  • David Mowaljarlai, Yorro Yorro, éd. Magabala Books, éd. revue et augmentée, 2014 (avec Jutta Malnic).