La mesure et la démesure
Diminuer, se contenter, borner ses désirs : Lao-Tseu, Marc Aurèle et Montaigne devant l'illimité.
Toujours davantage. C’est la formule la plus brève qu’on puisse donner à une époque, et la nôtre y répond peut-être mieux qu’aucune autre. Davantage de production, de calcul, de vitesse ; davantage de terres remuées pour en extraire le métal qui fera tourner des machines qui en réclameront d’autres. La croissance n’est plus un moyen au service d’une fin, elle est devenue sa propre fin, et nous appelons crise tout ce qui la ralentit. Or il existe une très vieille intuition, partagée par des hommes qui ne se sont jamais lus, selon laquelle ce toujours davantage n’est pas la santé d’un monde mais sa maladie — qu’au-delà d’un certain point, prendre encore, c’est déjà perdre.
L’intuition est commune, mais elle ne se pense pas partout de la même façon, et tout l’intérêt est là. Un taoïste du IVe siècle avant notre ère, un empereur stoïcien du IIe siècle, un gentilhomme périgourdin de la Renaissance : trois manières d’apercevoir la limite, qu’il serait paresseux de fondre en une seule sagesse du « moins ». Le Tao ne diminue pas pour les mêmes raisons que Marc Aurèle se contente, et ni l’un ni l’autre ne tient le discours de Montaigne sur la cupidité des conquérants. Distinguons d’abord. Ce qui résonnera ensuite n’en sera que plus net.
I. Lao-Tseu : la voie qui retranche
La sagesse occidentale, depuis Socrate, est presque toujours une sagesse de l’acquisition : on cherche à savoir plus, à posséder mieux, fût-ce la vertu. Le Tao Te King prend le chemin inverse. Sa pente n’est pas l’accumulation mais la soustraction — comme le vide du moyeu fait tourner la roue, c’est par ce qu’il retranche que le sage devient capable.
chinois classique 為學日益,為道日損。損之又損,以至於無為。無為而無不為。
français Celui qui se livre à l’étude augmente chaque jour (ses connaissances). Celui qui se livre au Tao diminue chaque jour (ses passions). Il les diminue et les diminue sans cesse jusqu’à ce qu’il soit arrivé au non-agir. Dès qu’il pratique le non-agir il n’y a rien qui lui soit impossible.
Le mouvement décrit ici n’est pas une privation amère, le serrage d’une ceinture. C’est l’allègement de qui se défait peu à peu de ce qui l’encombrait sans qu’il le sache. Étudier, c’est charger l’esprit chaque jour d’un savoir de plus ; suivre la voie, c’est en retirer chaque jour un désir. Et le terme de cette soustraction porte un nom qui a fait couler beaucoup d’encre : le non-agir, wu-wei.
On se méprendrait du tout au tout en lisant là un éloge de la paresse. Le non-agir n’est pas le refus d’agir ; c’est le refus de forcer. Celui qui force ajoute son effort à la résistance des choses, et la résistance croît avec l’effort ; celui qui épouse le cours obtient sans contraindre. C’est pourquoi le chapitre s’achève sur un paradoxe qui n’en est plus un : il n’y a rien qui lui soit impossible. Le maximum d’efficace coïncide avec le minimum d’intervention. La démesure, ici, n’est pas seulement un vice moral : c’est une erreur de physique. Forcer, c’est mal connaître la voie.
D’où une seconde leçon, plus tranchante encore, qui vise directement ce toujours davantage :
chinois classique 持而盈之,不如其已;揣而銳之,不可長保。金玉滿堂,莫之能守;富貴而驕,自遺其咎。功遂身退天之道。
français Il vaut mieux ne pas remplir un vase que de vouloir le maintenir (lorsqu’il est plein). Si l’on aiguise une lame, bien qu’on l’explore avec la main, on ne pourra la conserver constamment (tranchante). Si une salle est remplie d’or et de pierres précieuses, personne ne pourra les garder. Si l’on est comblé d’honneurs et qu’on s’enorgueillisse, on s’attirera des malheurs. Lorsqu’on a fait de grandes choses et obtenu de la réputation, il faut se retirer à l’écart. Telle est la voie du ciel.
Le vase trop plein se renverse ; la lame trop aiguisée s’émousse ; la salle comble d’or ne se garde pas. Lao-Tseu ne moralise pas sur la richesse, il observe une loi : ce qui est porté à son comble appelle son renversement. La plénitude est instable, le faîte est un commencement de chute. Et la dernière phrase scelle le tout : se retirer après l’œuvre accomplie, telle est la voie du ciel (功遂身退,天之道). La limite n’est pas une règle que les sages auraient édictée pour brider les ambitieux ; c’est la manière dont le ciel lui-même procède. Le soleil parvenu au zénith décline ; la lune pleine décroît. Savoir s’arrêter, ce n’est pas obéir à une morale, c’est s’accorder au rythme du monde. La mesure taoïste est cosmologique avant d’être éthique. Elle dit moins tu dois que c’est ainsi que tout va.
II. Marc Aurèle : la part et le tout
Le stoïcien parle lui aussi de mesure, et lui aussi adosse cette mesure à l’ordre du monde. Mais ce monde n’est pas la voie silencieuse et processuelle du Tao : c’est une Nature rationnelle, une cité, un grand corps régi par une raison qui prévoit. La différence n’est pas de mot. Là où le Tao demande qu’on n’ajoute rien, le stoïcien demande qu’on consente — qu’on dise oui à la place qui nous est assignée dans un ensemble qui nous dépasse et qui a un sens.
Ô monde, tout me convient de ce qui peut convenir à ton harmonie ; rien n’est pour moi prématuré ni tardif de ce qui pour toi vient à son temps. Tout est fruit pour moi, ô nature, de ce que produisent les saisons fixées par toi. Tout vient de toi, tout vit en toi, tout retourne en toi.
C’est une prière, et il faut l’entendre comme telle. L’empereur ne se résigne pas en grinçant ; il acquiesce. Le mot décisif est convenir : ce qui convient à l’harmonie du tout me convient à moi, parce que je ne suis pas un tout, je suis une partie. Toute la démesure stoïcienne tient dans l’oubli de cette condition de partie — dans la prétention d’une fraction à se conduire comme si elle était le tout, à vouloir pour elle un sort différent de celui que l’ensemble lui assigne.
Marc Aurèle revient sans cesse à l’homme qui « sait se contenter du destin qu’il reçoit en partage dans l’ordre universel des choses ». Se contenter : non par défaut d’ambition, mais par exactitude. Désirer au-delà de sa part, c’est désirer une fausseté, vouloir que le monde ne soit pas ce qu’il est — et c’est se rendre malheureux pour ce qui ne dépend pas de nous. Et l’empereur trouve, pour dire la mesure, une image que n’aurait pas reniée Lao-Tseu — celle d’une nature qui se borne elle-même :
Ce qu’il y a précisément de merveilleux dans l’art que déploie la nature, c’est que, s’étant donné à elle-même des limites, elle transforme en sa propre substance tout ce qui en elle semble fait pour se corrompre, vieillir et devenir inutile […]. Elle sait donc se contenter, et de l’espace qui est à elle, et de la matière qui lui appartient également, et de l’art qui est spécialement le sien.
La nature ne rejette rien hors d’elle parce qu’il n’y a pas de hors d’elle : elle n’a aucun lieu où jeter ses débris, donc elle les transforme. Voilà une économie sans déchet, qui se contente de son espace et de sa matière. Le contraste avec notre manière de produire est si direct qu’il vaut mieux ne pas l’appuyer : il suffit de lire. La sagesse, pour le stoïcien, est d’imiter cette retenue — de vivre comme une partie qui sait n’être qu’une part, et qui n’exige du tout ni plus d’espace ni plus de matière que celle qui lui revient.
On voit déjà où les deux voies se séparent. Le Tao retranche le désir pour cesser de forcer un cours qui se suffit ; il se tait sur le sens. Marc Aurèle, lui, consent à une part parce qu’il croit l’ensemble gouverné par une raison juste. Le premier s’allège, le second obéit. Le premier épouse un processus, le second se range dans un ordre. Confondre les deux, ce serait perdre ce qui fait le prix de chacun : on ne console pas de la même manière celui qui croit le monde sensé et celui qui le tient pour un fleuve sans intention.
III. Montaigne : le miroir et le superflu
Avec Montaigne, nous changeons d’air. Plus de cosmos rationnel, plus de voie céleste : un homme qui a lu les Anciens, qui regarde son siècle, et qui retourne les jugements comme on retourne un gant. Sa mesure n’est ni cosmologique ni providentielle. Elle est critique. Elle naît d’un déplacement du regard.
Au chapitre des Cannibales, Montaigne écoute le récit d’un homme ayant vécu douze ans au Brésil, et il en tire une phrase qui a traversé les siècles :
Je ne trouve rien de barbare ni de sauvage dans ce qu’on me rapporte de cette nation, sinon que chacun donne ces qualificatifs à ce qui ne se pratique pas chez lui.
Le coup est porté au seul endroit qui compte : non sur les mœurs de ces peuples, mais sur la place d’où nous les jugeons. Nommer l’autre « barbare », c’est ériger son propre usage en mesure de toute chose — geste de démesure s’il en est, car il ne connaît pas ses propres bornes. Et voici ce que Montaigne observe chez ces hommes qu’on dit sauvages : non pas l’absence de loi, mais une étrange justesse du désir.
Ils ont de plus le bonheur de borner leurs désirs à ce qu’exige la satisfaction de leurs besoins naturels, et tout ce qui va au delà est pour eux du superflu.
Borner leurs désirs : la même mesure, retrouvée chez ceux que l’Europe tient pour des primitifs. Mais — et c’est ici qu’il faut se garder de Montaigne autant que le suivre — il ne fait pas de cette mesure une métaphysique. Il ne dit pas, comme Lao-Tseu, que c’est la voie du ciel ; ni, comme Marc Aurèle, que c’est l’ordre de la Nature. Il dresse un miroir. Il oppose à la cupidité de son monde l’image d’un autre, et nous laisse le soin de rougir. Sa mesure est un argument ad hominem adressé à toute une civilisation.
Car l’autre terme de la comparaison, il le nomme sans détour. Au chapitre des Coches, évoquant la conquête du Nouveau Monde, sa prose abandonne l’ironie pour l’indignation :
Que de villes rasées, que de nations exterminées, que de millions d’individus passés au fil de l’épée, que de bouleversements dans cette si belle et si riche partie du monde, pour le négoce des perles et du poivre ! Misérables victoires !
Pour le négoce des perles et du poivre. Toute la démesure tient dans la disproportion de cette phrase : des nations entières contre des épices. Le sauvage n’est pas l’homme nu qui borne ses désirs à ses besoins ; le sauvage est celui qui rase des villes pour du poivre, et qui appelle cela victoire. Montaigne ne déduit pas la mesure d’un ordre du monde — il la fait surgir d’un scandale. Sa limite est le nom d’une honte.
Synthèse : trois fondements d’une même retenue
Trois fois la mesure, et trois fois autre chose. Pour Lao-Tseu, la limite est un fait de la voie : le comble se renverse, le ciel se retire après l’œuvre, et l’on s’allège pour cesser de forcer. Pour Marc Aurèle, la limite est un fait de la raison : je suis une partie d’un tout sensé, et la sagesse est de vouloir ma part sans convoiter celle d’autrui ni celle de l’ensemble. Pour Montaigne, la limite n’est un fait de rien du tout — c’est une exigence morale qui naît d’un regard déplacé, le miroir tendu à une civilisation qui a perdu le sens du superflu.
Il importe de ne pas écraser ces différences sous une « sagesse universelle de la frugalité ». Le taoïste ne renoncerait pas au monde : il l’épouse mieux que l’affairé. Le stoïcien ne contemple pas un fleuve indifférent : il obéit à une providence. Montaigne ne fonde rien dans le ciel : il accuse. L’un dit c’est ainsi, l’autre cela a un sens, le troisième cela est indigne. Trois grammaires de la limite — processus, ordre, conscience.
Et pourtant elles se tournent vers le même adversaire, qui n’a pas vieilli. Cet adversaire, on pourrait l’appeler l’illimité : la conviction qu’il n’y a jamais de point où s’arrêter, que le plein appelle le plus-plein, que toute borne est un obstacle à franchir et non une forme à respecter. Lao-Tseu y répond par le vase qu’on ne remplit pas ; Marc Aurèle, par la nature qui se contente de son espace ; Montaigne, par les besoins naturels au-delà desquels tout est superflu. Trois fois, la même chose est dite : il existe un assez, et le perdre de vue est le commencement de la ruine. Reste une question que ces sagesses ne pouvaient pas poser, et qu’on a abordée ailleurs : à l’âge de la marchandise, la démesure est-elle encore un désir que l’âme peut corriger, ou est-elle passée dans les choses elles-mêmes ?
Que ce diagnostic vienne d’âges et de lieux qui s’ignoraient devrait nous arrêter. Un monde qui creuse ses fonds marins, qui retourne ses montagnes pour le métal de ses machines, qui mesure sa santé à sa seule croissance, n’a pas devant ces textes le confort de les croire pittoresques. Ils ne décrivent pas un autre monde : ils nomment, par avance, le nôtre — et ils le nomment depuis le seul lieu d’où il est encore possible de le voir, celui de la limite.
Clausule
Au premier plan du tableau de Poussin, un géant marche vers le levant. C’est Orion, le chasseur démesuré, et il est aveugle ; sur son épaule, un homme minuscule lui montre la direction du soleil. La force colossale ne sait pas où elle va ; il faut qu’une petite mesure, juchée tout en haut, lui tienne lieu d’yeux. L’image dit en silence ce que les trois textes disent en paroles : la puissance sans limite est une cécité, et c’est le plus petit qui voit.
Reste la phrase de Lao-Tseu, la plus dépouillée des trois, qui ne commande rien et n’accuse personne : diminuer, et diminuer encore. Il n’est pas sûr que nous sachions encore l’entendre. Mais elle attend, intacte, qu’on revienne à elle.
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Sources citées
- Lao-Tseu, Tao Te King (Le Livre de la voie et de la vertu), éd. Imprimerie nationale, 1842 (Wikisource), trad. Stanislas Julien.
- Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, éd. Wikisource (trad. Barthélemy-Saint-Hilaire), trad. Jules Barthélemy-Saint-Hilaire.
- Michel de Montaigne, Essais (Des Cannibales I.30 ; Des Coches III.6), éd. Wikisource (édition Michaud, 1907 — orthographe modernisée), trad. édition Michaud, 1907.