La cohabitation urbaine avec le non-humain : diplomatie ou symbiose ?

Deux voix pour un même territoire

La cohabitation urbaine avec le non-humain : diplomatie ou symbiose ?
Jean Colombe — Pope Urban II at the Council of Clermont. Wikimedia Commons, Public domain.

La ville est un lieu où l’humain et le non-humain se croisent sans toujours se rencontrer. Les arbres bordent les avenues, les herbes percent l’asphalte, les oiseaux nichent dans les interstices des bâtiments. Comment habiter ces espaces sans imposer ni s’effacer ? Deux propositions émergent, distinctes dans leur approche, mais tournées vers une même question : celle de la relation.

La diplomatie des langages muets

Baptiste Morizot propose une voie où la cohabitation passe par la négociation. Il s’agit d’écouter ce qui ne parle pas notre langue, mais qui n’en est pas moins un langage. Les arbres, par exemple, communiquent autrement : par leurs racines, leurs feuilles, leurs réactions aux saisons. Leur silence n’est pas absence de sens, mais une autre forme d’expression.

ÉCOLOGIE ET BIODIVERSITÉ Du bon usage des arbres , Francis Hallé, 2011. Plaidoyer pour l’herboristerie , Thierry Thévenin, 2013.

Baptiste Morizot, Raviver les braises du vivant  — éd.

Ces références ne sont pas anodines. Elles désignent des savoirs qui prennent au sérieux les modes d’existence des non-humains. Du bon usage des arbres suggère que les arbres ont une forme d’intelligence, une manière d’être au monde qui mérite d’être comprise. Plaidoyer pour l’herboristerie rappelle que les plantes ne sont pas de simples ressources, mais des partenaires avec lesquelles les humains ont coévolué. La diplomatie, ici, consiste à reconnaître ces altérités sans les réduire à nos catégories. Elle exige de distinguer avant de dialoguer : un arbre n’est pas un humain, une herbe n’est pas un outil. Leur présence en ville n’est pas un décor, mais une invitation à ajuster nos manières d’habiter.

Cette approche ne cherche pas à fusionner, mais à négocier. Elle suppose que chaque espèce a ses propres intérêts, ses propres rythmes, et que la cohabitation urbaine doit en tenir compte. Elle ne nie pas les conflits, mais les aborde comme des occasions de trouver des compromis. Un arbre qui pousse dans une fissure de trottoir n’est pas un obstacle à éliminer, mais un interlocuteur dont la persistance interroge notre propre emprise sur l’espace.

La symbiogenèse des parentés dépareillées

Donna Haraway propose une autre voie, où la cohabitation ne passe pas par la négociation, mais par la transformation mutuelle. Pour elle, les frontières entre espèces ne sont pas des lignes fixes, mais des zones de contact où se créent de nouvelles formes de vie. La ville n’est pas un espace où humains et non-humains coexistent sans se toucher, mais un lieu où leurs existences s’entrelacent.

Aux faiseuses et faiseurs de parentés dépareillées INTRODUCTION

Donna Haraway, Vivre avec le trouble  — éd.

Les parentés dépareillées désignent ces liens qui se tissent en dehors des catégories traditionnelles. Une parenté n’est pas seulement biologique, mais aussi narrative, affective, pratique. Elle peut unir un humain et un arbre, une ville et ses pigeons, un jardin et ses insectes. Ces relations ne sont pas symétriques, mais elles sont réelles : elles changent ceux qui y participent.

Haraway ne cherche pas à distinguer pour mieux dialoguer, mais à reconnaître que les frontières entre espèces sont poreuses. Un arbre en ville n’est pas un autre isolé, mais un acteur d’un réseau plus large, où humains, plantes, animaux et microbes s’influencent mutuellement. La symbiogenèse – ce processus où des organismes différents fusionnent pour en former de nouveaux – n’est pas une métaphore, mais une réalité biologique et culturelle. Les villes sont des laboratoires de ces hybridations.

Cette approche ne nie pas les différences, mais elle les situe dans un continuum. Un humain qui plante un arbre ne fait pas que négocier avec lui : il participe à une histoire commune, où chacun modifie l’autre. La cohabitation n’est pas un contrat, mais une danse où les pas s’apprennent en marchant.

Le sommet commun : l’espace partagé

Ces deux propositions semblent opposées. L’une insiste sur la distinction, l’autre sur la convergence. Pourtant, elles se rejoignent sur un point essentiel : la ville n’est pas un territoire humain, mais un espace partagé. Que l’on choisisse d’écouter les langages muets ou de tisser des parentés dépareillées, l’enjeu est le même : habiter sans dominer.

Morizot propose de négocier avec ce qui résiste à nos catégories. Haraway suggère de se laisser transformer par ce qui nous entoure. Dans les deux cas, il s’agit de renoncer à l’illusion d’un contrôle total. Un arbre en ville n’est pas un objet à gérer, mais un partenaire avec lequel composer. Une herbe qui pousse entre les pavés n’est pas une nuisance, mais une présence qui interroge notre rapport au sol.

La diplomatie et la symbiose ne sont pas des solutions, mais des manières de poser la question. Comment vivre avec ce qui n’est pas nous, sans le réduire ni nous y dissoudre ? Peut-être la réponse n’est-elle pas dans le choix entre les deux, mais dans leur tension même. Distinguer pour mieux écouter, converger sans effacer : la cohabitation urbaine exige les deux.

Sources citées

  • Baptiste Morizot, Raviver les braises du vivant, éd. .
  • Donna Haraway, Vivre avec le trouble, éd. .