Frapper n'est pas entrer
Pour Épictète, ce n'est pas la chose qui trouble mais le jugement qu'on lui ajoute ; pour les Pères du désert, la pensée n'est faute qu'au moment où on lui consent. Deux gardes au même seuil.
L
La même injure abat un homme et glisse sur un autre. Si elle portait en elle le pouvoir de blesser, elle blesserait également les deux, comme le feu brûle toute main qui le touche. Elle ne le fait pas. Entre le mot qui tombe et la douleur qui monte court un intervalle — étroit, presque invisible — où quelque chose, en nous, a dit oui.
Épictète, qui fut esclave avant d’enseigner, en a tiré la formule la plus nette de son école :
Ce qui trouble les hommes, ce ne sont point les choses, mais leurs jugements sur les choses.
Qu’entend Épictète par « ce qui nous trouble » ?
Non la chose elle-même, mais le jugement qu’on lui ajoute. Une injure, une perte, une nouvelle n’ont aucun pouvoir propre : elles ne deviennent souffrance qu’à l’instant où nous y consentons en les déclarant mauvaises. Retirer ce jugement, c’est désarmer la chose sans qu’elle ait changé de place ni de nature.
Le mécanisme est précis. Une représentation se présente — une image, une nouvelle, le visage d’un offenseur. Elle vient du dehors et nous la recevons passivement ; jusque-là, rien n’est joué. Reste un acte, le seul qui soit vraiment nôtre : lui accorder ou lui refuser notre adhésion. Ce oui, les Grecs le nomment συγκατάθεσις, l’assentiment ; c’est l’œuvre de la faculté de juger et de vouloir, la seule chose qu’Épictète tienne pour pleinement à nous. À l’apparence qui se présente, il propose de dire : « Tu es apparence, nullement l’objet que tu parais être » — et aussitôt elle perd prise. La voie est intellectuelle : on regarde la pensée en face, on la nomme pour ce qu’elle est, on lui retire le crédit qui faisait sa puissance. Une vigilance de tous les instants, la prosochè, tient cette porte du jugement.
Trois siècles plus tard, dans les sables de la basse Thébaïde, d’autres veilleurs décrivent le même intervalle — et l’habitent autrement. Pour les moines du désert, la pensée qui assaille porte un nom, logismós ; elle arrive du dehors, suggérée, et le combat ne consiste pas à l’empêcher de naître, ce qui ne dépend de personne, mais à ne pas lui ouvrir.
veiller soigneusement à la garde de l’esprit et du cœur, pour empêcher que nul vain désir, nulle volonté déréglée n’y jettent leurs funestes racines… ces affections dépravées ouvrent par le péché la porte de l’âme au démon, et l’y établissent comme dans la maison qui lui appartient.
La porte de l’âme : l’image dit tout. Le désert raconte le cas d’un anachorète parvenu au comble de la vertu, que Dieu nourrissait d’un pain miraculeux trouvé chaque soir sur sa table. Une négligence s’y glisse, si petite qu’il ne la remarque pas ; des pensées vaines la suivent, puis des pensées troubles. Il ne tombe pas d’un coup : il s’attarde, il dialogue, et le pain, au matin, se ternit, puis noircit, puis se trouve rongé — jusqu’au jour où, dit le récit, « il crut avoir véritablement consenti au mal ». La chute n’a pas eu lieu quand la pensée est venue. Elle a eu lieu au consentement.
Les deux gardes ne font pourtant pas le même geste. Épictète désarme la pensée par le jugement : il l’examine, la déclare apparence, et la raison seule lui suffit pour la congédier — il ne s’appuie que sur lui-même. Le moine, lui, ne discute pas avec le logismós ; il sait qu’on ne raisonne pas une obsession sans déjà lui faire place. Il la guette à l’entrée, la refuse au séjour, et la remet à un autre par la prière : c’est la nēpsis, la sobriété vigilante de la sentinelle. Corriger l’opinion, ou monter la garde du cœur ; une raison qui se suffit, ou une veille qui s’en remet. Ce ne sont pas deux noms d’une même ascèse, et les confondre trahirait l’une et l’autre.
Mais sous le geste, le gond est unique. Ni la chose ni la pensée n’enchaîne : seule enchaîne l’adhésion qu’on leur donne. L’injure frappe, la pensée frappe ; frapper n’est pas entrer, et ce qui se joue au seuil, cela seul dépend de nous. Le Romain et le moine montent la garde au même endroit, par deux gestes que rien ne réconcilie en surface et qu’une même évidence accorde au fond : le trouble n’est jamais dans ce qui survient, il est dans ce que nous en faisons. Là où l’un nomme l’apparence pour la dissoudre, l’autre veille pour ne pas l’héberger — et tous deux tiennent que la liberté n’habite ni le monde ni la pensée, mais ce point intérieur où l’on dit oui ou non.
La pensée frappe ; elle frappera toujours. Le gond, lui, est au-dedans — et nul ne peut le pousser à notre place.
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Sources citées
- Épictète, Manuel, éd. Librairie Ch. Delagrave, 1875 (Wikisource), trad. Jean-Marie Guyau.
- Pères du désert (Vie de saint Jean d'Égypte), Vies choisies des Pères des déserts d'Orient, éd. Ad Mame, 1861 (compilation de Michel-Ange Marin), trad. Arnauld d'Andilly.