La chose sous le nom

Marc Aurèle dépouille les choses du prestige que leur prête le nom ; le désert se fait sourd à la louange comme à l'injure. Deux manières d'ôter le mot pour atteindre ce qui est.

La chose sous le nom
Camille Pissarro — Still Life with Apples and Pitcher (1872). Metropolitan Museum of Art, CC0.

Lettrine L gravée, style Arts and CraftsLe même vin ne se boit pas de la même façon selon qu’on l’annonce ou qu’on le verse en silence. Le nom qui le précède — un grand cru, un millésime — pose sur le verre une sorte de halo, et c’est ce halo qu’on goûte d’abord, avant le vin. Entre la chose et ce qu’on en dit, il y a tout un intervalle où l’estime se loge. Un esprit ancien s’est fait une discipline de le traverser à rebours, pour redescendre du nom à la chose.

Marc Aurèle, dans ses carnets, s’entraîne à nommer les choses par leur seule matière. « Le Falerne est le jus du raisin ; cette robe de pourpre est la laine d’un mouton, teinte avec la couleur sanguine d’un coquillage. » Le plus fameux des vins, l’étoffe du rang : il les ramène à ce dont ils sont faits, et le prestige s’évapore. Non par mépris des choses — mais pour les voir sans le voile que le langage tend devant elles.

Pour toutes les choses qui nous semblent dignes de notre attention et de notre confiance, il faut les mettre à nu, et les considérer dans toute leur simplicité et leur faiblesse, en les dépouillant du prestige vain dont les entoure tout ce qu’on en dit. Ce faste orgueilleux est un imposteur bien dangereux ; et le piège est d’autant plus redoutable que les objets paraissent davantage mériter notre recherche.

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même , livre VI, § 13  — éd. Germer-Baillière, 1876 (Wikisource), trad. Jules Barthélemy-Saint-Hilaire

L’opération est précise. Le nom ne ment pas tout à fait : il ajoute. À la laine et à la teinture, il ajoute le rang ; au jus fermenté, la réputation. Ce surcroît n’est nulle part dans la chose — la nature ne connaît ni grand cru ni pourpre impériale, seulement du raisin et un coquillage ; il vient du dehors, de « tout ce qu’on en dit ». Aussi le prestige est-il, au sens propre, un imposteur : il se donne pour une qualité de l’objet quand il n’est qu’un dépôt de paroles. Ce regard qui le défait est l’office du principe directeur, l’hégémonikon, à qui revient de juger les représentations plutôt que de les subir. Reconduire la chose à sa simplicité, ce n’est pas l’abaisser : c’est cesser d’être joué.

Que signifie voir la chose telle qu’elle est ?

Pour Marc Aurèle, c’est la décrire par sa seule matière, sans le prestige que lui ajoute ce qu’on en dit : le grand cru redevient du jus de raisin, la pourpre, de la laine teinte. Le nom dore l’objet ; la description nue le rend à sa simplicité — et le regard cesse d’être ébloui par un éclat qui n’était pas dans la chose.

Le prestige se dépose aussi sur les personnes, et là il ne s’appelle plus faste mais réputation. Un autre regard, né dans un tout autre monde, s’est exercé contre ce dépôt-là. Dans les déserts d’Égypte, un jeune moine vient demander à un vieillard comment vivre en solitaire. La réponse passe par une mise en scène : « Allez à un sépulcre, et dites beaucoup d’injures aux morts que vous y trouverez » ; puis, le lendemain, « donnez-leur des bénédictions et des louanges ». Les morts, bien sûr, ne répondent rien — ni aux outrages ni aux éloges. « Prenez exemple sur eux », dit alors le vieillard :

considérez qu’ils n’ont été touchés ni de vos injures ni de vos louanges, et tâchez de mourir comme eux, en sorte que, quelque mauvais traitement qu’on vous fasse, vous ne vous irritiez jamais, et quelque marque d’estime ou quelque louange qu’on vous donne, vous ne vous enfliez pas de vanité ; c’est ainsi que vous pourrez vous sanctifier.

Macaire l'Ancien, Vies choisies des Pères des déserts d'Orient , livre Vie de saint Macaire l'Ancien  — éd. Ad Mame, 1861 (compilation de Michel-Ange Marin), trad. Arnauld d'Andilly

Le moine ne s’emploie pas à conquérir l’estime ni à fuir l’insulte : il s’exerce à devenir, devant l’une comme devant l’autre, aussi peu remué qu’un mort. Car la louange et l’injure ne disent rien de ce qu’il est ; elles ne disent que ce qu’on en dit. La vaine gloire — la tradition grecque la nomme kenodoxia, « gloire vide » — est justement l’appétit de ce dépôt de mots sur soi : se nourrir du regard d’autrui comme si le nom qu’il pose valait la réalité qu’il recouvre.

Les deux regards ne font pourtant pas le même geste. Marc Aurèle dépouille l’objet convoité : il reconduit le vin, la pourpre, à leur matière, et c’est la chose qui, nommée vrai, perd son éclat trompeur. Le désert dépouille le sujet loué : il rend l’homme sourd à ce qu’on dit de lui, et c’est le moi qui cesse de s’enfler d’un nom. L’un défait le prestige des choses pour ne plus les désirer faussement ; l’autre défait le prestige de soi pour ne plus s’y mirer. Et le sol diffère sous les deux : pour le Romain, c’est la nature, qui ignore les rangs et ne connaît que du raisin et de la laine ; pour le moine, c’est un autre regard, celui de Dieu, devant lequel la voix des hommes ne pèse rien. Réduire à la matière n’est pas se remettre à Dieu : ce ne sont pas deux noms d’une même ascèse.

Et pourtant, sous le geste divisé, une même intuition tient. De part et d’autre, ce qu’on dit d’une chose n’est pas la chose ; le nom est un surcroît venu du dehors — un prestige que le vin ne porte pas, une gloire que les morts ne sentent pas. Demeurer dans ce surcroît, c’est convoiter un éclat qui n’est nulle part, ou s’enfler d’un mot que le premier silence dément. S’en délier, c’est, des deux côtés, revenir à ce qui est quand on a ôté ce qu’on en dit : le raisin sous le grand cru, l’homme sous sa réputation. Deux mains qui soulèvent la même dorure — l’une sur les choses qu’on poursuit, l’autre sur le visage qu’on montre.

Reste, devant ce qui nous attire ou nous blesse, une épreuve simple : ôter le nom, et regarder ce qui tient encore. Ce qui s’évanouit avec le mot n’était que le mot ; ce qui demeure, quand il s’est tu, était la chose.

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Sources citées