Nommer, c'est diviser
Tchouang-tseu regarde les mots comme des sentiers frayés par les pas ; Spinoza les voit naître du corps de chacun. La querelle des noms s'éteint quand le regard se déplace.
Le sentier qui traverse la colline paraît plus ancien que tout. Il n’a pourtant été tracé par personne : des passages accumulés l’ont frayé, et chaque marcheur qui l’emprunte l’approfondit. Tchouang-tseu invite à regarder nos mots de cette manière : « Comme un sentier est formé par les pas multipliés des passants, ainsi les choses finissent par être qualifiées d’après ce que beaucoup en ont dit. » Ce que nous appelons les choses — leurs noms, leurs partages, leurs camps — serait moins une carte du monde que la trace de nos allées et venues.
Le deuxième chapitre de son œuvre, que le sinologue Léon Wieger intitule « Harmonie universelle », tient cette pensée d’un bout à l’autre : ce qui est premier, c’est l’un — le fonds indivis dont le tao est le cours ; les découpages viennent après, et avec eux la guerre des mots. « Embrasser, voilà la grande science, la grande parole. Distinguer, c’est science et parler d’ordre inférieur. » Le texte va jusqu’au point le plus abrupt :
Puisque tout est un objectivement et en réalité, pourquoi distinguer des entités par des mots, lesquels n’expriment que des appréhensions subjectives et imaginaires ? Si vous commencez à nommer et à compter, vous ne vous arrêterez plus, la série des vues subjectives étant infinie.
D’où viennent alors nos distinctions, si elles ne viennent pas du monde ? Tchouang-tseu répond en généalogiste : de la vie active et de ses frottements. « Du tir à l’arbalète fut dérivée la notion du bien et du mal. Des contrats fut tirée la notion du droit et du tort. » Des techniques, des affaires — puis on a été, dit-il, « jusqu’à les attribuer au Ciel ». Les écoles rivales de son temps, disciples de Confucius et de Mei-tzeu, se renvoient leurs oui et leurs non ; il n’y entend que « de vains caquets ». Car « de mon point de vue, je vois ainsi ; d’un autre point de vue, je verrais autrement » : la dispute n’oppose pas des vérités, elle oppose des positions. Chacun défend le tronçon de sentier où ses pas l’ont mis.
Que propose Tchouang-tseu — se taire, ou se déplacer ?
Ni l’un ni l’autre d’abord : monter. Le sage ne choisit pas le meilleur point de la circonférence, il gagne le centre.
Son point de vue à lui, c’est un point, d’où ceci et cela, oui et non, paraissent encore non distingués. Ce point est le pivot de la norme. C’est le centre immobile d’une circonférence, sur le contour de laquelle roulent toutes les contingences, les distinctions et les individualités.
Ce pivot n’est pas un compromis. Le milieu reste un point de la circonférence, à égale distance de deux autres ; le centre est hors du cercle des positions. De là, celui qui regarde ne voit plus un ceci contre un cela, mais la roue entière qui tourne — et l’on songe au moyeu vide de Lao-Tseu, ce creux central qui porte la roue précisément parce qu’il ne roule pas. S’y tenir n’interdit pas de parler. L’éleveur de singes du même chapitre annonce « trois taros le matin, et quatre le soir » : colère générale ; quatre le matin et trois le soir : joie générale ; la somme n’a pas bougé. « Ainsi fait le Sage. Il dit oui ou non, pour le bien de la paix, et reste tranquille au centre de la roue universelle, indifférent au sens dans lequel elle tourne. » Il use des mots sans leur appartenir ; il pratique, jusque dans la conversation, cette non-contention qui cède sur les noms parce qu’elle ne joue pas la partie. Et quand la parole atteint sa limite, il la dépose : « Savoir s’arrêter là où l’intelligence et la parole font défaut, voilà la sagesse. »
Deux millénaires plus tard, un philosophe qui ne se fie qu’aux démonstrations refait le même diagnostic — et prend l’autre chemin. Spinoza demande d’où viennent nos idées générales : l’Homme, le Cheval, le Chien. Sa réponse ne convoque ni le Ciel ni l’essence des choses ; elle convoque le corps.
Ceux qui, par exemple, ont plus souvent considéré avec étonnement la stature des hommes, entendront sous le nom d’homme un animal de stature droite ; pour ceux qui ont accoutumé de considérer autre chose, ils formeront des hommes une autre image commune, savoir : l’homme est un animal doué du rire ; un animal à deux pieds sans plumes ; un animal raisonnable ; et ainsi pour les autres objets, chacun formera, suivant la disposition de son corps, des images générales des choses.
Le corps de chacun est limité ; il retient de ses rencontres ce qui l’a le plus frappé, et condense ce résidu en notions — « c’est cela que l’Âme exprime par le nom d’homme ». Nos mots généraux ne sont pas des essences saisies : des sédiments d’affections. D’où, conclut Spinoza, « tant de controverses » entre les philosophes qui raisonnent sur ces images : chacun défend ce que son corps a déposé en lui. Le constat rejoint presque mot pour mot celui du taoïste — la querelle naît du poste d’où l’on regarde —, mais le remède est inverse. Tchouang-tseu remonte en deçà des mots, vers l’indistinct d’avant les partages. Spinoza ne dépose pas la parole : il la refonde. Il existe selon lui des notions qui ne doivent rien à la position de celui qui pense — « ce qui est commun à toutes choses et se trouve pareillement dans la partie et dans le tout ne peut être conçu qu’adéquatement ». Sur ce socle la Raison bâtit ; et il est de sa nature, écrit-il, « de percevoir les choses comme possédant une certaine sorte d’éternité » — sans relation au temps, donc sans point de vue. Là où le pivot fait silence, l’Éthique démontre, définit, distingue jusqu’au bout : jamais Spinoza ne tient la distinction pour le mal — seulement la distinction mal née.
Les deux voies ne se ressemblent donc pas en chemin. L’une dissout les découpages dans l’un primordial et s’achève au-delà des mots ; l’autre purifie le découpage jusqu’à l’idée adéquate et s’achève en théorèmes. Le silence du pivot n’est pas la clarté du géomètre. Et pourtant les deux gestes pivotent au même endroit : ils décollent le regard du point où il était planté — le tronçon de sentier, le corps affecté. Se tenir au centre immobile, percevoir sous une sorte d’éternité : dans les deux cas, la dispute tombe, non parce qu’un camp l’emporte, mais parce qu’il n’y a plus de camp où se tenir. Aucun des deux sages ne gagne la querelle des noms ; ils la quittent par le haut. Deux chemins — lâcher les mots, les refondre en raison — vers une même délivrance : cesser de prendre sa position pour le monde.
Reste la question que ni le pivot ni la géométrie ne tranchent à notre place : quand un mot vient diviser — ceci et cela, eux et nous, vrai et faux —, qui parle en lui : la chose même, ou le sentier où mes pas m’ont mis ?
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Sources citées
- Tchouang-Tseu, Œuvre de Tchoang-tzeu, éd. Les Pères du système taoïste, 1913, trad. Léon Wieger.
- Baruch Spinoza, Éthique, éd. Wikisource (trad. Charles Appuhn, 1913), trad. Charles Appuhn.