Vivre dans une tête étrangère

Ce que nous représentons — l'honneur, le rang, la gloire — n'a de siège que dans la conscience d'autrui. Schopenhauer et Épictète refusent d'y loger leur repos, mais ne reviennent pas au même dedans.

Vivre dans une tête étrangère
Jacques de Gheyn II — Vanitas Still Life (1603). Metropolitan Museum of Art, CC0.

Lettrine U ornée, gravure Art nouveauUn mot de louange, et la journée s’éclaire ; une marque de dédain, et elle s’assombrit — alors que rien, dans ce que nous sommes, n’a changé. Schopenhauer décrit ce ressort avec une ironie de naturaliste : aussi sûrement que le chat se met à filer quand on lui caresse le dos, une douce extase se peint sur la figure de l’homme qu’on loue. Ce qui se trouve ainsi caressé ou froissé n’est ni le corps, ni les biens, mais une troisième chose, plus difficile à situer : ce que nous représentons.

Ce que nous représentons, ou, en d’autres termes, notre existence dans l’opinion d’autrui, est, par suite d’une faiblesse particulière de notre nature, généralement beaucoup trop prisé, bien que la moindre réflexion puisse nous apprendre qu’en soi cela est de nulle importance pour notre bonheur.

Arthur Schopenhauer, Aphorismes sur la sagesse dans la vie , livre IV, § De ce que l'on représente  — éd. Librairie Germer Baillière et Cie, 1880 (p. 63-147), trad. Jean-Alexandre Cantacuzène

Toute la force de l’observation tient à une question de lieu. Où se trouve cette « existence » qui nous tient si fort ? Pas en nous. « Le lieu de tout ce que nous sommes pour les autres, c’est la conscience d’autrui », note Schopenhauer ; et ces images de nous, ces notions qui s’y rapportent, sont des choses qui « directement, n’existent pas du tout pour nous ». Le prestige est un être logé dans une tête étrangère. Nous le poursuivons comme un bien, et c’est une ombre que nous entretenons ailleurs, dans un lieu où nous ne mettrons jamais les pieds. De là sa formule la plus nue : chacun « vit d’abord et effectivement dans sa propre peau et non dans l’opinion des autres ». Mesurer ce que l’on est « en soi-même et par soi-même » à ce qu’on est « seulement aux yeux d’autrui », c’est, propose-t-il, déjà sortir de l’illusion.

Schopenhauer ne s’arrête pas à constater l’illusion ; il la pèse. Prêter tant de valeur à l’opinion est, dit-il, une « superstition universellement dominante », d’autant plus tenace que la tête où loge notre image est rarement à la hauteur de ce qu’on y dépose : il y faudrait moins de déférence, vu « la superficialité et la futilité des pensées » qui peuplent la plupart des cervelles. La cure est ici une affaire de juste appréciation : rapporter le bien apparent à son maigre poids réel, et reporter l’estime sur ce qui, au moins, nous appartient en propre — la santé, l’esprit, le contenu de notre propre conscience.

Faut-il mépriser ce que les autres pensent de nous ?

Ni Schopenhauer ni Épictète ne conseillent le mépris. Tous deux constatent seulement que le siège de notre repos ne peut pas être un lieu que nous n’habitons pas. Pour l’un, ce que nous représentons n’a presque pas d’être pour nous ; pour l’autre, la réputation ne dépend pas de nous. Dans les deux cas, elle nous est étrangère.

Épictète n’argumente pas, lui, depuis le néant de la chose, mais depuis son appartenance. Le Manuel s’ouvre sur un seul partage, et tout le reste en découle.

Celles qui dépendent de nous, c’est l’opinion, le vouloir, le désir, l’aversion : en un mot tout ce qui est notre œuvre. Celles qui ne dépendent pas de nous, c’est le corps, les biens, la réputation, les dignités : en un mot tout ce qui n’est pas notre œuvre.

Épictète, Manuel , livre I  — éd. Librairie Ch. Delagrave, 1875, trad. Jean-Marie Guyau

La réputation tombe du mauvais côté du partage. Non qu’elle soit vile : elle est seulement rangée parmi les choses « impuissantes, esclaves, sujettes à empêchement, étrangères à nous ». Y attacher son désir, c’est remettre son repos à ce qu’un autre fera ou pensera. D’où le conseil qui scandalise : « Veux-tu avancer dans la sagesse, souffre, à l’égard des choses extérieures, de passer pour fou et imbécile. » Consentir à perdre toute estime, s’il le faut, pour ne rien céder de ce qui est vraiment sien — cette faculté de juger et de vouloir qu’Épictète appelle la proairesis, et qu’il tient pour le seul lieu où nul ne peut entrer sans notre aveu.

Avant de rapprocher les deux gestes, il faut voir qu’ils ne sortent pas du même mouvement. Schopenhauer porte un jugement sur la valeur de l’opinion : elle pèse peu, parce qu’elle ne vit que dans des têtes superficielles. Épictète, lui, ne juge pas si la réputation vaut quelque chose — elle peut être précieuse ; il observe seulement qu’elle n’est pas à nous. Et le dedans où chacun se retire diffère d’autant. Ce que Schopenhauer range encore parmi nos biens propres — le corps, la santé, l’intelligence — Épictète le pose résolument dehors, du côté de ce qui ne dépend pas de nous. Au bout du retrait, l’un retrouve tout ce qu’il est : sa nature, son tempérament, ce qui remplit sa conscience. L’autre ne garde qu’une faculté nue, ce qu’il veut et juge, dépouillée même du corps. Deux dedans très inégaux derrière la même porte.

Mais c’est la même porte. Schopenhauer redoute de nous voir « esclaves de l’opinion et du sentiment des autres » ; Épictète conseille de ne rien désirer de ce qui dépend d’autrui, « afin de ne pas devenir l’esclave des autres ». Le même mot, sous deux plumes que tout sépare : esclave. Et le repos que chacun cherche — pour Schopenhauer « le repos de l’âme » et l’indépendance, pour Épictète « le calme de mon âme » — se reconquiert au même seuil : ne pas loger sa paix dans une conscience qu’on n’habite pas. Ils poussent la même porte ; derrière, ils n’entrent pas dans la même pièce. C’est tenir ensemble le deux et l’un — un seul seuil, deux demeures.

La louange et le dédain, écrit Schopenhauer, « tiennent au même fil ». Couper ce fil n’est pas dédaigner le regard d’autrui ; c’est cesser de lui louer la chambre où l’on vit.

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Sources citées