Chacun appelle barbarie
Montaigne suspend le mot que l'usage met dans la bouche ; Marc Aurèle hausse le regard jusqu'à la cité commune. Deux façons de défaire la frontière qui fait de l'autre un barbare.
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Un roi débarque en Italie avec son armée. On lui montre, en face, les troupes qu’on lui oppose, en l’avertissant qu’il a affaire à des barbares. Pyrrhus monte sur une hauteur, observe la disposition du camp ennemi, l’ordre et la mesure de ses rangs, et se reprend : « je ne sçay, dit-il, quels barbares sont ceux-ci (car les Grecs appelloyent ainsi toutes les nations estrangieres), mais la disposition de cette armée que je voy, n’est aucunement barbare. » Le mot était sur ses lèvres avant qu’il eût rien vu. Le voir le lui retire.
Montaigne rapporte la scène pour en tirer une règle de regard : « il se faut garder de s’atacher aux opinions vulgaires, et les faut juger par la voye de la raison, non par la voix commune. » Toute la suite des Cannibales travaille cet écart entre ce que la coutume met d’avance dans la bouche et ce qu’un œil dessillé finirait par reconnaître.
il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ; comme de vray il semble que nous n’avons autre mire de la verité et de la raison que l’exemple et idée des opinions et usances du païs où nous sommes.
Le verdict « barbare » ne mesure pas l’autre : il mesure la distance de l’autre à mon usage. Le mot lui-même l’avoue. Le barbare, dans son étymologie, c’est celui dont la langue, faute d’être comprise, se réduit à un babil ; le terme ne décrit pas un degré moindre d’humanité, il enregistre une limite de mon entendement et la prend pour une propriété d’en face. Nous tenons les opinions de notre clocher pour « la parfaicte religion, la parfaicte police » — et nous n’avons, dit Montaigne, pas d’autre mire de la vérité que cela. Comme le nom que l’on plaque sur une chose finit par tenir lieu de la chose, le mot jeté à l’étranger tient lieu de sa rencontre.
Reste que l’homme simple qui a vécu chez eux décrit une langue « doux […] et qui a le son aggreable », une poésie que Montaigne juge « tout à fait Anacreontique ». Le babil n’était que dans l’oreille. Alors Montaigne retourne le tranchant : mesurés non plus à notre coutume mais à la raison, ce sont nos propres usages — la torture, la trahison, la cruauté ordinaire — qui passent en barbarie. « Nous les pouvons donq bien appeller barbares, eu esgard aux regles de la raison, mais non pas eu esgard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. » Le juge, soumis à sa propre mesure, se découvre justiciable.
Qu’est-ce qu’un barbare, pour Montaigne ?
Non un homme d’une espèce moindre, mais celui que mon usage range au-dehors parce que ses mœurs ne sont pas les miennes. Le mot dit la provincialité de qui le prononce, jamais la nature de qui le reçoit. Aussi n’avons-nous, pour mesurer le vrai, que les opinions du pays où nous sommes nés.
C’est un geste de suspension. Montaigne ne dresse pas un peuple contre un autre, ne couronne pas un « bon sauvage » ; il ôte à notre coutume le droit d’être l’étalon de l’humain. Le sol se dérobe sous le pied du juge — et il le laisse se dérober, sans rien mettre à la place, sinon une raison qui nous inclut dans son examen.
Marc Aurèle, lui, ne déloge pas le juge : il l’élève. Là où Montaigne retire la mesure, l’empereur stoïcien propose une assise plus haute d’où regarder le même étranger. Non pas « tu te trompes sur lui », mais « regarde d’où tu le regardes ».
Mais ma nature est essentiellement raisonnable et sociable. La cité, la patrie, pour moi comme pour Antonin, c’est Rome ; mais en tant que je suis un être humain, ma patrie, c’est le monde.
Une même raison fait de nous des êtres raisonnables ; elle nous est commune, et avec elle la loi ; et s’ils nous sont communs, « le monde n’est, à vrai dire, qu’une vaste cité » dont le genre humain tout entier fait partie. Le partage Grec / barbare, Romain / étranger, devient alors ce qu’il est : une frontière dessinée sur une terre qui n’en porte aucune. Marc Aurèle ne la nie pas ; il monte assez haut pour la voir conventionnelle.
Les deux gestes ne se confondent pas. Montaigne humilie la mesure — nous n’avons pas d’étalon qui ne soit celui de notre village, et jugés par la raison nous voilà les premiers barbares. Marc Aurèle hausse l’assise — il y a une cité plus vaste que la cité, et l’autre y est déjà concitoyen. L’un déloge le juge de son tribunal, l’autre l’installe dans un tribunal plus large. Descente et montée, suspension et élévation : deux voies que rien ne réconcilie en surface.
Et pourtant elles débouchent au même point. De la rive sceptique de Montaigne comme de la cité cosmique de Marc Aurèle, une seule chose devient impossible : tenir mon usage pour la nature des choses, et tailler dans l’humain au ras de ma coutume. Le mur qui fait de l’autre un barbare, l’un montre qu’il est de mon fait, l’autre qu’il est sous mes pieds, jamais dans le monde. C’est la même paroi, regardée d’en deçà et d’au-delà : ni l’un ni l’autre ne la laisse passer pour réelle.
Le roi sur sa hauteur n’avait pas changé d’ennemi. Il avait seulement, l’instant d’un regard, cessé de le nommer avant de l’avoir vu.
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Sources citées
- Montaigne, Essais, Livre I, éd. exemplaire de Bordeaux, 1595 (Wikisource), trad. texte original.
- Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, éd. Germer-Baillière, 1876 (Wikisource), trad. Jules Barthélemy-Saint-Hilaire.