Ce qui est tissé ensemble

Edgar Morin propose de relier ce que la connaissance a disjoint ; Marc Aurèle invite à contempler un entrelacement déjà sacré. Recoudre, ou se souvenir — deux gestes vers le même tissu.

Ce qui est tissé ensemble
Albrecht Dürer — « Le Sixième Nœud » (avant 1521). Metropolitan Museum of Art, CC0.

Lettrine U ornée, gravure Art nouveauUne horloge démontée se laisse remonter : rouage par rouage, rien ne s’est perdu dans le démontage. Un oiseau disséqué ne se recoud pas — ce qui faisait l’oiseau ne logeait dans aucune de ses pièces. Entre ces deux démontages passe une frontière que la connaissance franchit souvent sans la voir : il y a ce qui se comprend en pièces détachées, et il y a ce qui meurt d’être détaché. C’est pour le second que la pensée manquait d’un mot. Edgar Morin en a remis un en circulation, emprunté à la sociologie : la reliance.

La réforme de la connaissance appelle une réforme de pensée. La réforme de la pensée appelle une pensée de la reliance qui puisse relier les connaissances entre elles, relier les parties au tout, le tout aux parties, et qui puisse concevoir la relation du global au local, celle du local au global.

Edgar Morin, La Voie , livre La crise de la connaissance  — éd. Fayard, 2011

Qu’entend Edgar Morin par reliance ?

Le mot dit son geste : re-lier. Non pas accumuler davantage de savoirs, mais rejoindre ce que la manière même de savoir a séparé — la discipline coupée de ses voisines, le fait coupé de son contexte, la partie coupée du tout qui lui donne sens. Morin nomme disjonction ce pli de la connaissance qui isole pour mieux maîtriser : chaque fragment y gagne en précision ce que l’ensemble y perd en vie. La reliance n’est pas une humeur, ni la nostalgie d’une totalité perdue ; c’est un travail, au sens où l’on parle du travail de l’aiguille. Et elle a un envers qu’il refuse avec la même netteté : la fusion. On ne relie que ce qui reste deux — confondre n’est pas relier, c’est perdre les deux fils dans un seul.

Derrière ce travail se tient le maître-mot de toute son œuvre.

« La société est un « complexe » au sens du mot latin complexus qui signifie « ce qui est tissé ensemble » », écrit-il dans le même livre. Le réel que vise la reliance n’est donc pas un empilement à inventorier : c’est une étoffe. Qui la pense fil à fil n’a encore rien vu de l’étoffe.

Dix-huit siècles plus tôt, un homme écrit en grec, pour lui seul, le soir, dans un camp sur le Danube. Lui n’a pas de tissu à recoudre : il le trouve déjà cousu.

Toutes les choses sont entrelacées entre elles ; leur enchaînement mutuel est sacré ; et il n’est rien pour ainsi dire qui soit isolé de toute relation avec quelque autre objet. Les choses sont toutes coordonnées ; et elles contribuent au bon ordre du même monde.

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même , livre VII, § 9  — éd. Germer-Baillière, 1876, trad. Jules Barthélemy-Saint-Hilaire

Sous sa plume, l’entrelacement n’est pas un programme : c’est un fait, et un fait sacré. Le monde est un ; rien n’y flotte sans attache. Aussi l’exercice qu’il se propose n’est-il pas de réparer ce tissu, mais de ne pas le perdre de vue : « Applique-toi à réfléchir souvent à l’étroit enchaînement de toutes les choses de ce monde et à leur corrélation » (VI.38). Il ose même ce mot inattendu : les choses « ont entre elles une sorte d’intimité ». La méditation stoïcienne est ici un rappel — un regard qu’on régénère chaque jour, de la même façon qu’il pratique la retraite intérieure : non pour fuir le monde, mais pour le revoir entier.

Les deux gestes ne se confondent pas. Chez Marc Aurèle, le lien est premier et garanti : la suite du même passage enchaîne — Dieu est un, la substance est une, la loi est une. Rien ne peut défaire cette trame ; seule notre attention peut la manquer. La séparation n’y est jamais une blessure du monde, c’est une distraction du regard. D’où un geste de mémoire : se souvenir, contempler, consentir. Chez Morin, nulle providence ne tient l’étoffe. La disjonction n’est pas une illusion d’optique : c’est un état réel du savoir, que notre manière de connaître a produit — et puisque c’est en pensant qu’on a défait le tissu, c’est à la pensée de le refaire. D’où un geste d’atelier : réformer, recoudre, sans garantie que l’ouvrage tienne, et sans qu’il soit jamais achevé. L’un contemple un tissu que rien n’a déchiré ; l’autre recoud une déchirure que notre propre main a faite.

Et pourtant, au sommet, les deux regards voient la même chose — et ce sommet est précis. Pour l’empereur comme pour le sociologue, la chose isolée n’existe pas : « il n’est rien pour ainsi dire qui soit isolé », écrit l’un ; rien ne se comprend en pièces détachées, répond l’autre. Ce que chacun propose, par des voies qui ne se rejoignent pas en chemin — le rappel d’un ordre donné, la réforme d’un savoir défait —, c’est une même réalisation : un regard pour lequel l’isolement n’est pas un état du monde mais un artefact, de l’inattention chez l’un, de la méthode chez l’autre. Les sommets gardent leur différence : l’unité de Marc Aurèle est cosmique et assurée, celle de Morin reste une tâche fragile entre nos mains. Mais qui regarde depuis l’un ou l’autre versant voit le même paysage : nulle île, des fils partout.

Reste un essai à la portée de chacun, qui ne demande ni système ni doctrine : prendre une chose qu’on tient pour séparée — un savoir, un être, un mal qu’on croit local — et chercher ses fils. Non pas : à quoi cela devrait-il être relié ? Mais : de quoi ai-je cessé de suivre l’entrelacement ?

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Sources citées