Agir sans forcer
Lao-Tseu : le Tao ne force rien, et rien n'est laissé inaccompli. Jean de la Croix : pour tout posséder, il faut ne rien vouloir posséder. Deux renoncements à la prise, une même plénitude qui ne se saisit pas.
La main qui tire sur une jeune pousse pour la faire lever plus vite ne fait que la déraciner. La main qui tire sur un nœud pour le desserrer ne fait que le serrer davantage. Il y a des choses que l’effort abîme précisément parce qu’il les prend de front — et un texte ancien tire de cette remarque une proposition qui déborde le jardin et la corde : il existe un agir qui n’ajoute aucune force, et qui pourtant ne laisse rien inaccompli.
chinois classique 道常無為而無不為。
français Le Tao pratique constamment le non-agir et (pourtant) il n’y a rien qu’il ne fasse.
Le paradoxe tient tout entier dans la conjonction « et pourtant ». Ce n’est pas : le Tao ne fait rien, donc rien ne se fait — ce serait un pur quiétisme, une abstention qui laisserait le monde en friche. C’est l’inverse : parce que le Tao ne force rien, rien ne lui résiste, et rien n’est laissé de fait. Le chapitre II tire la même leçon du côté du sage, non plus du Tao :
De là vient que le saint homme fait son occupation du non-agir. Il fait consister ses instructions dans le silence. […] Il les produit et ne se les approprie pas. Il les perfectionne et ne compte pas sur eux. Ses mérites étant accomplis, il ne s’y attache pas. Il ne s’attache pas à ses mérites ; c’est pourquoi ils ne le quittent point.
Deux gestes, un seul refus. Le sage agit — il produit, il perfectionne — mais il ne referme jamais la main sur ce qu’il fait naître. C’est cette main ouverte, non l’inertie, qui explique le « et pourtant » : ce qu’on ne retient pas ne peut pas non plus vous échapper. Le chapitre LXIII descend encore d’un cran, du cosmique au pratique, et montre à quoi ressemble ce non-agir dans la conduite d’une tâche :
Il commence par des choses aisées, lorsqu’il en médite de difficiles ; par de petites choses, lorsqu’il en projette de grandes. […] De là vient que, jusqu’à la fin, le Saint ne cherche point à faire de grandes choses ; c’est pourquoi il peut accomplir de grandes choses.
Qu’est-ce que le wu-wei, le « non-agir » du Tao Te King ?
Le wu-wei n’est pas l’abstention mais l’agir délesté de la volonté qui force : le sage suit le grain des choses, commence par ce qui est facile pendant que c’est facile, sans imposer d’échelle ni de délai. Il n’ajoute aucune friction — et c’est cette absence de friction qui rend possible ce qu’une volonté crispée manquerait.
Un tout autre monde, un tout autre siècle, propose un paradoxe qui a presque la même forme — et une racine entièrement différente.
Il y a des sensuels qui veulent goûter tout, des curieux qui veulent savoir tout, des avares qui veulent posséder tout, des ambitieux qui veulent être tout : ces gens-là sont des aveugles. Pour goûter tout, il faut n’avoir de goût pour rien ; pour savoir tout, il faut désirer de ne rien savoir ; pour posséder tout, il faut souhaiter de ne rien posséder ; pour être tout, il faut vouloir n’être rien.
Distinguons avant de rapprocher, sous peine de perdre les deux voies. Le non-agir de Lao-Tseu épouse un cours déjà là : le Tao n’a pas de dessein, pas de visage, et le sage s’y aligne comme l’eau trouve la pente — rien n’est forcé parce que rien n’est voulu contre la nature des choses. Le nada de Jean de la Croix, au contraire, est un acte de volonté — vouloir n’être rien —, tendu vers une union qui a un nom et un visage, le Bien-Aimé. L’un se laisse porter par un mouvement impersonnel ; l’autre consent, activement, à se vider pour qu’un Autre vienne l’emplir. Le renoncement taoïste défait la prise pour rejoindre un cours ; le renoncement du Carmel défait la prise pour faire place à une présence.
Et pourtant les deux textes disent, chacun dans sa langue, la même chose refusée : ni l’un ni l’autre ne fait venir le tout par la force de qui le veut. Le Tao « n’a rien qu’il ne fasse » précisément parce qu’il ne force rien ; l’âme n’a le tout qu’à condition de renoncer à le saisir. Le sommet est étroit, et on s’y tient sans le forcer non plus : le Tao n’est pas Dieu, le cours de la nature n’est pas le Bien-Aimé, la roue qui tourne sans effort n’est pas la nuit choisie du dépouillement. Mais sur ce seul point, cosmologie chinoise et ascèse castillane se rejoignent sans se confondre — la plénitude n’est jamais le prix d’une main qui empoigne.
On ne hâte pas une pousse en tirant dessus. On ne desserre pas un nœud en tirant plus fort. Et on ne possède pas le tout en le prenant — on cesse, un instant, de le vouloir prendre.
À lire aussi
- Ce qui force ne dure pasLao-Tseu : le vent violent tombe de lui-même, inutile de le combattre. La Gîtâ : le feu du désir est insatiable, on le tranche. Même refus de la force pour maître, deux gestes opposés.
- Le moyeu videLao-Tseu sur l'usage du non-être, en regard de Sénèque
- Là où le couteau peut passerPour Morin, l'action lancée échappe à qui l'a voulue dès qu'elle entre dans le jeu du monde ; pour Tchouang-Tseu, le bon couteau ne passe que là où la chair cède. Deux manières de ne pas forcer ce qui nous dépasse.
Sources citées
- Lao-Tseu, Tao Te King, éd. Imprimerie nationale, 1842 (Wikisource), trad. Stanislas Julien.
- Jean de la Croix, Remarques sur le tout de Saint Jean de la Croix, éd. Les Œuvres spirituelles du Bienheureux Jean de la Croix, 1834, t. I (Wikisource), trad. Jean Maillard.