Là où le couteau peut passer

Pour Morin, l'action lancée échappe à qui l'a voulue dès qu'elle entre dans le jeu du monde ; pour Tchouang-Tseu, le bon couteau ne passe que là où la chair cède. Deux manières de ne pas forcer ce qui nous dépasse.

Là où le couteau peut passer
Théodore Géricault — Evening: Landscape with an Aqueduct (1818). Metropolitan Museum of Art, CC0.
UU

Un même couteau, dix-neuf ans durant, sans une entaille à son fil : le boucher du prince Hoei ne l’usait pas, parce qu’il ne le portait jamais contre l’os. Il suivait les jointures, glissait où la chair cède, contournait le dur. L’image vient de loin, d’un atelier de la Chine ancienne, mais elle pose une question que nous n’avons pas fini de tenir : qu’est-ce qu’agir, quand l’acte, une fois lancé, ne nous appartient déjà plus ?

Car c’est là le sort de toute action. Nous en tenons le commencement ; ses suites nous échappent. Edgar Morin a donné un nom à ce constat — l’écologie de l’action — pour dire qu’un geste, dès qu’il quitte la main, entre dans un milieu qui le reprend, le mêle à d’autres forces, et le rend parfois méconnaissable à qui l’a voulu.

Le principe de l’écologie de l’action […] signifie qu’une action commence à échapper à l’intention (l’idée) de ceux qui l’ont déclenchée dès qu’elle entre dans le jeu des inter-rétro-actions du milieu où elle intervient.

Edgar Morin, Terre-Patrie , livre L'impossible réalisme  — éd. Seuil, 1993

Qu’appelle-t-on l’écologie de l’action ?

C’est l’idée, due à Edgar Morin, qu’une action engagée cesse d’obéir à qui l’a voulue : elle entre dans un tissu d’interactions et de rétroactions qui peut la dévier, la détourner, parfois la retourner contre son intention. On reste maître du geste initial, jamais de ses conséquences, parce que le monde n’est pas une matière inerte sous nos décisions.

On attendrait que ce constat conduise au repli — puisque l’issue m’échappe, autant ne rien tenter. Morin prend l’autre versant. Reconnaître que l’acte se dérobe n’invite pas à retenir sa main, mais à la déposer autrement.

L’écologie de l’action nous invite donc non pas à l’inaction, mais au pari qui reconnaît ses risques, et à la stratégie qui permet de modifier, voire d’annuler l’action entreprise.

Edgar Morin, Terre-Patrie , livre L'impossible réalisme  — éd. Seuil, 1993

La distinction est fine et décisive. Le programme exécute une suite d’ordres sans regarder dehors ; la stratégie, elle, se corrige en chemin, infléchit, renonce quand le réel renvoie autre chose. Agir devient alors un pari que l’on tient les yeux ouverts, prêt à le reprendre — car, écrit Morin, « il n’y a d’action que dans l’incertain ». La part qui nous revient n’est pas le résultat, jamais promis, mais la qualité de l’attention au retour.

À deux mille ans de distance, un atelier répond — d’une tout autre voix. Le boucher de Tchouang-Tseu ne raisonne pas en stratège. Il a, dit-il, oublié le bœuf : après des années, ses sens se taisent, il ne voit plus que le principe du découpage.

Suivant les lignes naturelles du bœuf, mon couteau pénètre et divise, tranchant les chairs molles, contournant les os, faisant sa besogne comme naturellement et sans effort. Et cela, sans s’user, parce qu’il ne s’attaque pas aux parties dures. […] Le même couteau me sert depuis dix-neuf ans. Il a dépecé plusieurs milliers de bœufs, sans éprouver aucune usure. Parce que je ne le fais passer que là où il peut passer.

Tchouang-Tseu, Œuvre de Tchoang-tzeu , livre Entretien du principe vital  — éd. Les Pères du système taoïste, 1913, trad. Léon Wieger

Les deux gestes ne se confondent pas, et il faut d’abord les tenir séparés. Morin garde un dessein : il a des fins, des « idées-phares », une stratégie qui les sert ; sa lucidité consiste à savoir que l’exécution lui échappera et qu’il devra l’ajuster. Le boucher, lui, n’a plus de dessein à ajuster — il a déposé l’objet pour suivre le grain. L’un agit dans l’incertain, la main prête à corriger ; l’autre agit si accordé au réel qu’il n’a presque plus rien à corriger : le wu-wei, l’acte qui ne contend pas. Lucidité moderne d’un côté, art contemplatif de l’autre — deux voies qui ne se ramènent pas l’une à l’autre.

Et pourtant elles se rejoignent sous une même renonciation. Aucune des deux ne croit maîtriser l’issue par la seule force de son intention. L’une le sait parce que le monde est un tissu de rétroactions ; l’autre parce que la matière a ses lignes, et qu’il y a toujours, comme on l’a vu ailleurs, de l’usure à vouloir passer en force par le dur. Le couteau qui dure dix-neuf ans et l’action qu’on se tient prêt à annuler sont deux figures d’un même refus de forcer. « Qui veut durer, doit se modérer, n’aller jusqu’au bout de rien, toujours rester à mi-chemin », dit encore Tchouang-Tseu — ce qui n’est pas tiédeur, mais la juste mesure de qui sait que l’os ne cède pas au tranchant.

Agir, dès lors, ce n’est pas imposer un plan au réel. C’est confier un geste à plus vaste que soi, et l’accompagner : passer là où l’on peut passer, et rester assez disponible pour infléchir, quand le monde renvoie autre chose que ce qu’on avait voulu.

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Sources citées