Providence ou atomes

Marc Aurèle tient la mort pour une dispersion ou une transformation — providence ou atomes, la crainte tombe des deux côtés. Épicure ne garde qu'une des deux branches et la mène au bout : là où la mort est, nous ne sommes plus.

Providence ou atomes
Jacques de Gheyn II — Vanitas Still Life (1603). Metropolitan Museum of Art, CC0.

Lettrine L ornée de feuillages et de fleurs, gravureL‘esprit recule devant sa propre fin comme la main devant la flamme. Il la sait certaine et s’arrange pour ne pas la regarder : il la repousse au bord du champ, la confie aux autres, la remet à plus tard. Un empereur qui écrivait la nuit, pour lui seul, a pris le parti inverse — poser la chose au centre, la retourner, l’examiner froidement. Non pour s’en effrayer, mais pour voir si la peur, une fois examinée, tient encore debout.

Sur la mort. Si c’est une dispersion des éléments de notre être, c’est, ou résolution en atomes, ou anéantissement, ou extinction, ou transformation.

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même , livre VII, § 32  — éd. Wikisource (Barthélemy-Saint-Hilaire), trad. Jules Barthélemy-Saint-Hilaire

Il ne console pas en promettant qu’on survivra, ni en niant qu’on meurt. Il inventorie. La mort est un changement : ou les éléments qui nous composent se défont dans les atomes, ou ils passent, transformés, dans l’ordre qui les reprend. Les Pensées reviennent sans cesse à cette alternative sans jamais la trancher — ou une raison intelligente ordonne le tout, ou il n’y a que le concours et la dispersion des atomes. Et c’est de ne pas trancher que naît l’apaisement : quel que soit le vrai, la crainte perd son sol.

Ou bien en ce monde tout vient d’une source unique, qui est intelligente, comme en un vaste et unique corps ; et dans ce cas, une partie n’a pas le droit de se plaindre de ce qui se fait en vue du tout ; ou bien, il n’est au monde que des atomes, et il n’y a jamais que leur concours fortuit, ou leur dispersion. Dès lors, pourquoi t’émouvoir et te troubler ?

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même , livre IX, § 39  — éd. Wikisource (Barthélemy-Saint-Hilaire), trad. Jules Barthélemy-Saint-Hilaire

Dans la première branche, le monde est un seul corps vivant, parcouru d’une même raison ; la mort rend au tout des éléments qui ne l’avaient jamais quitté, et la partie n’a pas à se plaindre de ce qui sert l’ensemble. Dans la seconde, il ne demeure, quand tout se défait, que « des éléments qui ne sentent rien » : nul n’est là pour être lésé. L’assise stoïcienne penche vers la première — une confiance dans l’ordre. Mais Marc Aurèle tient l’autre pour recevable, et il note qu’elle désarme la peur tout autant.

Que craint-on au juste dans la mort ?

On croit craindre la mort ; on craint en réalité d’y assister — de se tenir présent à sa propre absence, spectateur de son néant. Or c’est la seule scène d’où le spectateur est retiré. Là où je suis, elle n’est pas encore ; là où elle est, je ne suis plus. La peur suppose un témoin que l’événement même supprime.

C’est la seconde branche qu’un Grec, près de cinq siècles plus tôt, avait faite tout entière sienne — en refusant la première. Pour Épicure, pas de providence, pas de raison qui gouverne : des atomes, du vide, et des dieux trop heureux pour s’occuper de nous. Sa consolation ne repose sur aucune confiance en un ordre ; elle tient à la seule logique de la sensation, au service d’un seul but — le calme sans trouble, l’ataraxia. « La mort n’est rien à notre égard », offre-t-il à Ménécée, « puisque la douleur ou le plaisir dépend du sentiment » — et elle n’est rien que la privation de ce sentiment.

La mort, encore un coup, qui paraît la plus redoutable de tous les maux, n’est qu’une chimère, parce qu’elle n’est rien tant que la vie subsiste ; et lorsqu’elle arrive, la vie n’est plus : ainsi elle n’a point d’empire ni sur les vivants ni sur les morts ; les uns ne sentent pas encore sa fureur, et les autres, qui n’existent plus, sont à l’abri de ses atteintes.

Épicure, Lettre à Ménécée  — éd. Lefèvre, 1840, trad. Jacques Georges de Chauffepié

Deux mondes s’opposent ici trait pour trait : d’un côté un tout qu’on peut habiter avec confiance et auquel on se rend ; de l’autre une pluie d’atomes indifférents où l’on cesse, sans reste. L’un remet la mort à un ordre ; l’autre la vide de tout sujet à qui elle arriverait. On ne les fondra pas : la sérénité stoïcienne est une adhésion, celle d’Épicure une soustraction. Marc Aurèle nomme d’ailleurs lui-même le monde d’Épicure comme l’une des deux branches qu’il pèse — et qu’il n’épouse pas.

Et pourtant les deux chemins se rejoignent, sans se mêler. Qu’on se pense goutte rendue à l’océan de la raison, ou figure défaite en éléments qui ne sentent rien, il ne reste, au bout, personne en trop pour souffrir la perte. Épicure le dit de son monde sans dieux : les morts « sont à l’abri de ses atteintes ». Marc Aurèle le dit du sien, plein de providence : ce qui se dénoue sert le tout, et la part ne se plaint pas. La métaphysique demeure partagée — un ordre qui accueille, ou un vide où l’on n’est plus ; la délivrance, elle, est une.

C’est à quoi s’exercer à mourir revient chez les anciens : non se fasciner du néant, mais tenir cette alternative sous les yeux jusqu’à ce que la crainte se desserre. La meletē thanatou, l’exercice de la mort, ne détourne pas vers un au-delà ; elle ramène tout entier à la conduite d’aujourd’hui. Retiré le témoin de trop, il ne reste, d’un bord comme de l’autre, personne à qui la mort arrive.

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Sources citées