Assez
Le suffisant n'est pas une quantité. Épicure le mesure en bornant le désir ; Lao-Tseu cesse seulement de courir après. Deux mains différentes sur la même richesse.
Demandez à quiconque combien il lui faudrait pour être tranquille : il nommera presque toujours un peu plus que ce qu’il a. Le seuil recule à mesure qu’on l’approche. Celui qui croyait l’avoir atteint hier se retrouve démuni aujourd’hui — non parce qu’il possède moins, mais parce que la mesure a bougé. Deux sages, séparés par un continent et quelques siècles, ont fait la même remarque : le manque ne loge pas dans les choses, mais dans le désir qui les compte.
Épicure écrit à un jeune homme, Ménécée, et commence par défaire un malentendu. On lui prête le culte du plaisir, on l’imagine attablé devant les mets rares ; il répond en triant les désirs.
Considérez aussi que des choses différentes sont l’objet de nos souhaits et de nos désirs ; les unes sont naturelles, et les autres sont superflues ; il y en a de naturelles absolument nécessaires, et d’autres dont on peut se passer, quoique inspirées par la nature.
Le partage est plus fin qu’un partage entre le bien et le mal. Boire quand on a soif, manger quand on a faim, s’abriter : désirs naturels et nécessaires, que la nature elle-même borne — la soif s’éteint, le ventre se remplit, le besoin a un fond. Goûter un mets rare : naturel encore, mais dont on peut se passer. Vouloir la fortune, la gloire, l’emprise sur les autres : désirs qui n’ont aucune borne, parce que rien dans la nature ne les arrête. C’est là, et là seulement, que le manque devient sans fin — non faute d’avoir assez, mais parce que ces désirs-là n’ont pas de « assez ». Le geste d’Épicure n’est pas de se priver : c’est de peser ce que chaque désir coûte et ce qu’il rend en tranquillité, puis de laisser tomber ceux qui coûtent une inquiétude sans terme. Le même soupçon qu’il porte sur la peur de la mort, il le porte sur la racine avide du désir : l’examen dissout ce que l’opinion avait grossi.
Ce peu, Épicure le décrit sans la moindre austérité.
La nature, pour sa subsistance, n’exige que des choses très faciles à trouver ; celles qui sont rares et extraordinaires lui sont inutiles, et ne peuvent servir qu’à la vanité ou à l’excès. Une nourriture commune donne autant de plaisir qu’un festin somptueux, et c’est un ragoût admirable que l’eau et le pain lorsque l’on en trouve dans le temps de sa faim et de sa soif.
Qui s’habitue à peu ne s’appauvrit pas : il devient inentamable. Tout le secours est dans l’habitude prise — « étant accoutumés à nous passer de peu, quelque abondance qu’elle nous ôte, elle ne fait que nous remettre dans un état qu’elle ne nous peut ravir ». Le suffisant n’est pas un sacrifice consenti, c’est le lieu où la fortune n’a plus de levier.
Le suffisant est-il une privation ?
Non. Pour Épicure comme pour Lao-Tseu, le suffisant n’est pas un manque consenti mais la fin du manque. Le sage frugal n’a pas renoncé au plaisir : il a cessé d’en attendre d’un surcroît sans fin. Se contenter de peu, c’est devenir inentamable par la fortune, non s’appauvrir.
À l’autre bout du monde, Lao-Tseu touche le même point, mais d’une tout autre main. Il ne trie pas les désirs, il ne pèse rien.
Il n’y a pas de plus grand crime que de se livrer à ses désirs. Il n’y a pas de plus grand malheur que de ne pas savoir se suffire. Il n’y a pas de plus grande calamité que le désir d’acquérir. Celui qui sait se suffire est toujours content de son sort.
« Savoir se suffire » — zhī zú : non le résultat d’un examen, mais un accord avec le cours des choses. Le Tao Te King ne passe pas les désirs en revue un à un ; il vise un seul renoncement, au mouvement même de l’acquérir. « Celui qui sait se suffire est assez riche », dit le chapitre 33 ; « celui qui sait s’arrêter ne périclite jamais », ajoute le chapitre 44. Le mal n’est pas tel désir trop vif, c’est de se livrer — de se laisser emporter dans la course. Le remède n’est donc pas un calcul, mais un non-agir : cesser de tendre la main, revenir à sa nature. Là où Épicure mesure, Lao-Tseu lâche.
Ne confondons pas les deux gestes. Épicure pose une borne et s’y tient : connaître la limite, l’apprendre, en faire une habitude — sa frugalité est une conquête de la raison, un calcul de prudence patiemment exercé. Lao-Tseu ne pose aucune borne ; il retire le geste qui réclamait une borne. L’un règle l’appétit par l’intelligence du juste poids ; l’autre laisse simplement tomber la poursuite. Réduire la voie chinoise à un calcul avisé, ou la prudence grecque à un pur abandon, ce serait les défaire toutes deux : mesurer suppose qu’on évalue, le non-agir suppose qu’on cesse d’évaluer.
Et pourtant les deux voies montent au même mot. Pour l’un comme pour l’autre, la richesse n’est pas une quantité. « Celui qui sait se suffire est assez riche », dit le Chinois ; « c’est jouir d’une magnificence pleine d’agrément que de se satisfaire sans aucune profusion », dit le Grec. Le riche n’est pas celui qui a atteint une somme : c’est celui pour qui le seuil a cessé de reculer. Le calcul et le lâcher-prise sont deux sentiers bien distincts, mais leur sommet est unique — assez n’est pas un montant, c’est un rapport au désir où le manque ne gouverne plus. On y vient en pesant ou en cessant de peser ; on y trouve la même paix, qui ne tient plus à ce qu’on possède.
Sous l’arbre, à l’heure chaude, les moissonneurs rompent le pain et boivent ; le champ derrière eux déborde. Rien dans la scène ne dit qu’il faudrait moins. Elle dit seulement que là où l’on sait s’arrêter, il y a déjà, depuis longtemps, assez.
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Sources citées
- Épicure, Lettre à Ménécée, éd. Lefèvre, 1840, trad. Jacques Georges de Chauffepié.
- Lao-Tseu, Tao Te King, éd. Imprimerie nationale, 1842, trad. Stanislas Julien.