La racine avide

Le Dhammapada arrache la convoitise comme on déracine une liane ; Spinoza tient le désir pour l'essence même de l'homme. Déraciner, ou comprendre — deux voies pour n'être plus traîné.

La racine avide
Artiste non identifié — Lotus (style de Huang Quan, s.d.). Metropolitan Museum of Art, CC0.

Lettrine L ornée de feuillagesL‘averse peut être d’or, elle ne désaltère pas. Le Dhammapada en fait un constat sans pathos : « Une pluie d’or n’assouvirait même pas la soif des jouissances. » Ce qui se remplit ne se comble pas ; ce qu’on nourrit grandit. Tout un chapitre — le vingt-quatrième dans la traduction de Fernand Hû — porte sur cette dynamique, qu’il ne nomme jamais « soif » mais la convoitise, et qu’il décrit d’un bout à l’autre par une seule image : une plante qui s’étend.

De même que, tant que sa racine est intacte, un arbre plein de sève repousse, quoique coupé, toujours à nouveau, de même, tant que n’est point extirpée la tendance à la convoitise, revient toujours à nouveau cette cause de douleur.

Bouddha (attrib.), Dhammapada , livre XXIV, § 338  — éd. Ernest Leroux, 1878, trad. Fernand Hû

L’image décide de tout. La convoitise « s’étend comme une liane » ; elle envoie l’homme « erre[r] çà et là, semblable au singe courant dans la forêt après un fruit ». Surtout, elle a une racine. On peut couper l’arbre — renoncer à tel objet, fuir telle tentation — : tant que la racine tient, il repousse. C’est pourquoi le texte ne propose pas de tailler mais d’arracher : « Dès que vous voyez pousser cette liane, déracinez-la à l’aide de la Science Parfaite. »

Qu’appelle-t-on convoitise, dans le Dhammapada ?

Non pas tel ou tel objet désiré, mais la dynamique même de l’agrippement — ce courant « auquel ils ont eux-mêmes donné naissance, comme l’araignée tisse son propre filet ». Le terme pali est taṇhā, la soif : on ne l’apaise pas en buvant, on l’éteint en tarissant la source. La voie proposée va jusqu’au bout du geste — non corriger une faute, mais extirper une racine, pour qu’à la fin nulle soif ne demeure. Alors « l’affliction se détache peu à peu de lui, comme des gouttes d’eau tombant d’une feuille de lotus ».

Un philosophe d’Amsterdam propose une tout autre voie — au point qu’il refuserait le premier geste. Pour Spinoza, le désir n’est pas une mauvaise herbe poussée dans l’homme : c’est l’homme même.

Le Désir est l’essence même de l’homme en tant qu’elle est conçue comme déterminée à faire quelque chose par une affection quelconque donnée en elle.

Baruch Spinoza, Éthique , livre III, § Définition I des affections  — éd. Wikisource (trad. Charles Appuhn, 1913), trad. Charles Appuhn

Le désir, ici, n’est pas un accident dont on guérit : il est l’appétit « avec conscience de lui-même », la poussée par laquelle chaque être s’efforce de persévérer.

Spinoza va jusqu’à renverser l’ordre que nous croyons naturel : « nous ne nous efforçons à rien, ne voulons, n’appétons ni ne désirons aucune chose, parce que nous la jugeons bonne ; mais, au contraire, nous jugeons qu’une chose est bonne parce que nous nous efforçons vers elle. » Le désir ne suit pas notre estimation du bien ; il la précède et la fonde. Arracher cette racine-là, ce serait abattre l’arbre tout entier — car l’arbre, cette fois, c’est nous.

Les deux gestes ne se rejoignent pas en chemin. Le Dhammapada propose d’éteindre, Spinoza de comprendre. L’un tient la convoitise pour une racine étrangère, à extirper jusqu’à ce que rien ne repousse ; l’autre tient le désir pour la sève même, qu’on ne coupe pas sans se perdre. Là où le premier vise une cessation, le second ne connaît pas de fin du désir — seulement un changement de sa source. Car ce qui asservit, pour Spinoza, n’est pas le désir comme tel, mais le désir passif : celui qui naît d’idées inadéquates et que des causes extérieures emportent, si bien que « l’homme est traîné en divers sens et ne sait où se tourner ». À celui-là il oppose le désir né de la Raison, qui coule de notre seule puissance de comprendre, et dont il dit cette chose étonnante : il « ne peut avoir d’excès ».

Et pourtant les deux textes nomment la même servitude. Regardons l’homme que chacun décrit. Le Dhammapada : le convoiteux « court çà et là, comme un lièvre pourchassé ». Spinoza : « l’homme est traîné en divers sens et ne sait où se tourner ». Le même corps tiré de tous côtés, la même course sans repos — non par excès de désir, mais parce que le désir vient d’un dehors qu’on ne voit pas : une avidité nourrie d’ignorance, des affections nées de ce qu’on subit. Les deux sagesses promettent d’arrêter cette course. Elles ne montent pas au même sommet — la cessation de toute soif n’est pas la béatitude active de celui qui comprend —, mais elles délivrent du même esclavage : n’être plus par ce qu’on ne discerne pas. L’une tarit la source pour que rien ne pousse ; l’autre l’éclaire pour que le désir naisse de soi et non de la chasse. Déraciner, ou comprendre : deux mains opposées sur une même corde, pour qu’on cesse d’être traîné.

Reste une question que ni l’arrachage ni la compréhension ne tranchent d’avance, et qui se pose à chacun dans le secret de ce qui le met en marche : cette soif qui me lève le matin, est-ce moi qu’elle porte, ou moi qu’elle pourchasse ?

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Sources citées