Ce qu'on ne peut ravir

Pour Sénèque, le sage se suffit : il ne compte comme bien rien de ce que les hommes peuvent lui ravir. Pour Boèce, les biens qu'on poursuit ne sont que les éclats dispersés d'un seul bien qu'on ne divise pas. Deux voies vers ce qui ne se confisque pas.

Ce qu'on ne peut ravir
Nicolas Poussin — Blind Orion Searching for the Rising Sun (1658). Metropolitan Museum of Art, CC0.
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Une ville tombe, livrée au fer et au feu. Un homme en sort seul. Il a perdu sa femme, ses enfants, sa maison, tout ce qu’une vie amasse. Le vainqueur, Démétrius, celui que tant de cités rasées avaient fait surnommer le Preneur de villes, lui demande s’il n’a rien perdu. Le philosophe Stilpon répond : « Tous mes biens sont avec moi. » Sénèque, qui rapporte le mot, ne le prend pas pour une bravade d’homme brisé. Il y lit une affirmation exacte sur le lieu où le bien se garde.

Car la question n’est pas de savoir combien on possède, mais où. Sénèque tranche :

Le vrai bonheur ne cherche pas à l’extérieur ses éléments : c’est en nous que nous le cultivons ; c’est de lui-même qu’il sort tout entier. On tombe à la merci de la Fortune, dès qu’on cherche au dehors quelque part de soi.

Sénèque, Lettres à Lucilius , livre Lettre IX  — éd. Hachette, 1914 (Wikisource), trad. Joseph Baillard

Le sage, écrit-il, se suffit. Non qu’il se retranche, hautain, du reste des hommes : il désire l’amitié, le voisinage, le même toit, mais « bien qu’il trouve en soi assez de ressources ». Le mot grec derrière ce se suffire — l’autarcie — ne dit pourtant pas la même chose selon qu’on le pèse à la manière d’Épicure ou à celle du Portique.

Ce qui suit le rend tranchant. Une union qu’on noue pour ce qu’elle rapporte cesse d’être ce qu’elle prétend être :

Cette autre union que tu me dépeins est un trafic, ce n’est pas l’amitié : un profit l’appelle, il y va ; le gain à faire, voila son but.

Sénèque, Lettres à Lucilius , livre Lettre IX  — éd. Hachette, 1914 (Wikisource), trad. Joseph Baillard

Ce qu’on tient pour son rendement, on le tient par un fil que le rendement peut couper. Le bien acquis pour ce qu’il rapporte est déjà à demi perdu, suspendu au retour qu’on en attend. C’est pourquoi Stilpon, sorti nu des flammes, peut dire ses biens avec lui : « justice, fermeté, prudence et ce principe même qui ne compte comme bien rien de ce que peuvent ravir les hommes ». Ce qu’on est ne prend pas feu avec la maison.

Nul de ces biens du dehors ne donne à lui seul ce que tous ensemble promettent : la richesse laisse dans le besoin, la puissance dans la crainte, l’honneur dans l’inquiétude. On court après un éclat en croyant courir après le jour, et l’on n’obtient ni l’éclat, qui n’est rien sans les autres, ni le jour, qu’on ne visait pas.

Cinq siècles après Sénèque, un autre condamné reprend le fil. Boèce écrit La Consolation de la philosophie dans sa prison, dépouillé de ses charges, de ses biens, de son nom, avant qu’on ne l’exécute. La Philosophie, qui lui apparaît, ne le console pas en lui rendant ce qu’il a perdu : elle lui montre que rien de tout cela n’était à lui. Son critère est le même que celui de Stilpon, énoncé en règle :

si tu arrives à te posséder toi-même, tu posséderas un bien que tu ne voudras jamais perdre, et que la Fortune ne pourra jamais te ravir.

Boèce, La Consolation de la philosophie , livre II  — éd. Hachette, 1861 (Wikisource), trad. Louis Judicis de Mirandol

D’où le principe : « on ne peut appeler souverain bien ce qui nous peut être ravi ». Mais Boèce ajoute à Sénèque un tour qui lui est propre. Le stoïcien disait : le bien est au-dedans, non au-dehors. Le maître latin de la fin de l’Antiquité pose une autre question — non plus est le bien, mais s’il est un ou multiple. Il énumère les biens que les hommes poursuivent, et montre qu’aucun ne se suffit :

les richesses ne peuvent mettre à l’abri du besoin, que la royauté ne donne pas la puissance, ni les dignités la considération, ni la gloire la célébrité, ni les voluptés le vrai plaisir.

Boèce, La Consolation de la philosophie , livre III  — éd. Hachette, 1861 (Wikisource), trad. Louis Judicis de Mirandol

La raison en est que ces biens ne sont pas des choses séparées : ce sont les faces d’un seul.

c’est la sottise des hommes qui divise ce qui est un et simple de sa nature ; et de là vient qu’en s’efforçant d’acquérir une partie d’un tout qui n’a pas de parties, ils n’obtiennent ni cette partie, puisqu’elle n’existe pas, ni le tout, puisqu’ils n’y visent point.

Boèce, La Consolation de la philosophie , livre III  — éd. Hachette, 1861 (Wikisource), trad. Louis Judicis de Mirandol

Les deux voix ne disent donc pas tout à fait la même chose, et il vaut de le marquer avant de les rejoindre. Sénèque nomme une erreur de lieu : on cherche dehors ce qui se cultive dedans, et l’on remédie par la discipline, en se rendant maître de son assentiment jusqu’à ce que le bien coïncide avec ce qu’on est. Boèce nomme une erreur d’unité : le bien est indivisible, et notre égarement le brise en éclats — la fortune, le pouvoir, le renom, le plaisir — dont chacun promet le tout et n’en livre qu’un débris. Sa béatitude ne se conquiert pas par la seule maîtrise de soi ; elle se retrouve, comme on se souvient, en tournant le regard vers le bien un que les fragments imitent et trahissent, et qu’il nomme Dieu. À l’un, le bien est toi ; à l’autre, il est l’Un dont tu as oublié comment le vouloir entier.

Deux diagnostics, deux remèdes : le repli sur soi du Portique, la remontée vers l’unité de la Consolation. Et pourtant les deux tracent la même frontière, avec le même verbe. Ravir. « Rien de ce que peuvent ravir les hommes », dit le stoïcien. « Ce qui nous peut être ravi » ne saurait être le souverain bien, dit Boèce. La marque d’un bien véritable est qu’aucune main extérieure ne l’emporte — parce qu’il n’a jamais été extérieur, jamais un morceau troqué contre un autre. Ce qui se donne pour un retour se retire quand le retour manque. Ce qui se garde parce qu’il est soi traverse les villes en flammes.

Qu’est-ce qu’un bien qu’on ne peut ravir ?

C’est un bien qui ne tient pas à ce qu’on possède au-dehors, mais à ce qu’on est. Sénèque le loge dans la vertu du sage, qui se suffit ; Boèce dans le bien un que la richesse, l’honneur et la gloire ne font qu’imiter en fragments. Ni le feu, ni le vainqueur, ni le tour de la roue n’en ont prise.

Celui qui court d’un éclat à l’autre garde les mains pleines et se tient vide : il a beaucoup et ne possède rien. L’aveugle marche vers la lumière qu’il croit au bout du chemin, quand elle attendait au-dedans qu’il cesse de la chercher ailleurs.

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Sources citées