Quand la maison est tranquille
Jean de la Croix sort de lui-même une nuit d'amour, pour s'unir à un Bien-Aimé ; Tchouang-Tseu s'assied et oublie tout, jusqu'à se dissoudre dans le Principe. Deux manières de déposer le moi — et un même seuil.
Toutes les nuits ne se ressemblent pas. Il en est une où la maison se tait enfin — non parce qu’on l’a fait taire, mais parce que ce qui s’y agitait a consenti à se déposer. Deux hommes que rien ne rassemble, un carme espagnol jeté en prison par les siens, un lettré chinois des Royaumes combattants, ont fait de cet instant le seuil de l’essentiel. Chacun le décrit dans sa langue, avec son ciel ; et l’on aurait tort de les confondre trop vite.
Jean de la Croix donne à cette nuit un nom qui lui reste attaché : la nuit obscure. Son poème s’ouvre sur une fuite.
Pendant une nuit obscure, enflammée d’un amour inquiet, ô l’heureuse fortune ! je suis sortie sans être aperçue, lorsque ma maison était tranquille.
Tout est là, dans l’ordre. La maison d’abord tranquille — l’appétit apaisé, le tumulte des sens et des soins tombé au silence. Puis la sortie : l’âme part sans être aperçue, même d’elle-même, par un degré secret, sans autre guide « que celle qui luisait dans son cœur ». La nuit n’est pas ici un malheur qu’on subit, mais une route : elle conduit, dit la strophe suivante, « plus sûrement que la lumière du midi ». Ce qui met l’âme en marche n’est pas d’abord un renoncement — c’est un amour, un feu. On ne quitte tout que parce qu’on est attiré ailleurs.
Où va-t-elle ainsi ? Vers celui qui l’attend « au lieu où personne ne paraissait ». La dernière strophe dit l’arrivée sans emphase : « je me suis quittée et abandonnée moi-même, en me délivrant de tout soin ». Se quitter soi : voilà l’acte. Ailleurs, Jean de la Croix en fait une maxime que reprend toute sa doctrine — pour tout posséder, ne vouloir rien posséder ; pour être tout, vouloir n’être rien. C’est le nada, le rien qui n’est pas un trou mais une place faite, un vide qui attend son hôte. Car ce dépouillement, chez lui, n’éteint pas le désir : il le porte à son terme. L’âme se perd pour être trouvée, et la nuit s’achève en noces, elle « qui as uni le bien-aimé avec la bien-aimée ».
Qu’appelle-t-on la « nuit obscure » ?
La nuit obscure, chez Jean de la Croix, n’est pas un effondrement mais une voie : l’âme, sevrée de toute consolation et de toute lumière qui lui serait propre, avance vers l’union à Dieu guidée par le seul feu qui brûle en son cœur. L’obscurité même y conduit, dit-il, « plus sûrement que la lumière du midi ».
Changeons de ciel. Loin de la prison de Tolède, un disciple raconte à son maître un progrès étrange. Il a d’abord perdu la notion de la bonté et de l’équité, puis oublié les rites et la musique ; et maintenant, dit-il, « quand je m’assieds pour méditer, j’oublie absolument tout ». Le maître, ému, veut savoir. La réponse est le cœur du zuowang, « s’asseoir et oublier ».
Dépouillant mon corps, oblitérant mon intelligence, quittant toute forme, chassant toute science, je m’unis à celui qui pénètre tout. Voilà ce que j’entends par m’asseoir et oublier tout.
Le mot revient — s’unir — et l’on serait tenté de conclure trop vite à une même sagesse sous deux costumes. Ce serait manquer ce qui les sépare. Chez Jean de la Croix, la sortie de soi est allumée par un amour, et le terme en est une rencontre : quelqu’un attend, l’union est nuptiale, l’amante demeure, transformée, en face d’un Bien-Aimé. Le désir n’y est pas aboli mais accompli. Chez Tchouang-Tseu, rien de tel. Nul amant au bout du chemin, nulle flamme au départ : le maître Confucius commente que c’est là « l’union dans laquelle le désir cesse », « la transformation, dans laquelle l’individualité se perd ». On ne s’unit pas à quelqu’un — on se fond dans « celui qui pénètre tout », un Principe impersonnel, sans visage, où le moi ne subsiste pas même comme amant. D’un côté un feu qui consume le désir en le comblant ; de l’autre un oubli qui l’éteint. Ne pas les fondre : l’un garde une relation, l’autre la dissout.
Et pourtant. Sous ces deux ciels si dissemblables, le premier geste est le même, et c’est lui qui rend tout possible. Avant l’union — nuptiale ou dissoute —, la maison se tait, on s’assied, on lâche. « Lorsque ma maison était tranquille » et « quand je m’assieds, j’oublie tout » nomment le même seuil : le moi qui distingue, qui tient, qui veut être quelque chose, cesse de monter la garde. Ni l’un ni l’autre n’atteint le terme en le saisissant. On ne prend pas d’assaut ce qui les attend ; on s’efface, et cela vient. Celui qui sort « sans être aperçu » et celui dont « l’individualité se perd » ont fait, chacun vers son horizon, le même pas en arrière — ils ont cessé de défendre un moi.
Deux voies, donc, qu’il ne faut ni confondre ni opposer sèchement. Le taoïste ne monte pas vers un Dieu, le carme ne se dissout pas dans un Principe muet ; leurs sommets ne sont pas le même sommet. Mais la porte est une, et l’on ne franchit ni l’une ni l’autre les mains pleines. Ce que Jean de la Croix propose comme un abandon d’amour, ce que Tchouang-Tseu offre comme une assise d’oubli, tient dans une seule évidence tranquille : ce n’est pas en s’agrandissant que l’on parvient, c’est en se déposant.
La maison peut se taire à toute heure. Il suffit qu’on cesse, un instant, d’avoir à y être quelqu’un.
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Sources citées
- Jean de la Croix, La Montée du Mont-Carmel, éd. Les Œuvres spirituelles du Bienheureux Jean de la Croix, 1834, t. I (Wikisource), trad. Jean Maillard.
- Tchouang-Tseu, Œuvre de Tchoang-tzeu (Les Pères du système taoïste), éd. Les Pères du système taoïste, 1913 (Wikisource), trad. Léon Wieger.