Heureux d'être inutile

Le chêne que le charpentier dédaigne vit ses années entières ; l'homme le plus prisé de l'empire s'enfuit pour devenir inconnu. Deux façons de sortir de l'économie où exister, c'est servir.

Heureux d'être inutile
Kano Sansetsu — Old Plum (1646). The Metropolitan Museum of Art, CC0.

Lettrine T ornée d'œillets, gravureTout le pays venait admirer le grand chêne du tertre. Son tronc pouvait cacher un bœuf, il montait droit à quatre-vingts pieds, et dans chacune de ses dix maîtresses branches on aurait creusé un canot. Le maître charpentier passa auprès sans lui donner un regard. À l’apprenti stupéfait — jamais il n’avait vu plus belle pièce de bois — le maître répond d’un mot ce qui condamne aux yeux du métier et sauve aux yeux de l’arbre : « Bois sans usage pratique. Il vivra longtemps. »

La nuit, l’arbre vient le visiter en songe, et retourne le mépris en chance.

Oui, les arbres dont le bois est beau sont coupés jeunes. Aux arbres fruitiers, on casse les branches, dans l’ardeur de leur ravir leurs fruits. À tous leur utilité est fatale. Aussi suis-je heureux d’être inutile.

Tchouang-Tseu, Œuvre de Tchoang-tzeu , ch. IV  — éd. Les Pères du système taoïste, 1913 (Wikisource), trad. Léon Wieger

Renversement complet de la valeur. Ce que le monde appelle qualité — la droiture du fût, la douceur du fruit, l’aptitude à devenir poutre, cercueil ou meuble — est précisément ce par quoi l’être est saisi, taillé, abrégé. Le beau bois meurt jeune sous la hache ; le verger se fait briser les branches. Servir, c’est être consommé. L’arbre du tertre a vécu non par chance ni faveur, mais par son inaptitude même : « Ce n’est pas la vénération populaire qui protège son existence, c’est son incapacité pour les usages communs. » Plus loin, le même refrain dans une forêt entière — « Tous périssent, par la hache, avant le temps, parce qu’ils peuvent servir. S’ils étaient sans usage, ils vieilliraient à l’aise. »

Pourquoi Tchouang-Tseu fait-il l’éloge de l’inutile ?

Parce que l’utilité livre l’être à qui s’en sert. Le bel arbre est abattu, le verger brisé, le bœuf bien né mené au sacrifice : leur valeur les désigne à la hache. L’inutile, lui, n’intéresse personne ; nul ne le réclame, donc nul ne le consume. Échapper à la demande, c’est gagner le droit d’aller jusqu’au bout de soi.

Tchouang-Tseu pousse la pointe jusqu’au paradoxe qui clôt le chapitre, et le dit sans ménager le sens commun : « La presque totalité des hommes s’imagine que, être jugé apte à quelque chose, est un bien. En réalité, c’est être jugé inapte à tout, qui est un avantage. » L’inaptitude n’est pas ici un pis-aller consolé, mais une franchise rendue à l’existence : l’arbre qu’on a planté comme génie du lieu « s’en moque » — il ne tire aucune fierté de l’honneur reçu, pas plus qu’il n’a craint le dédain du charpentier. Hors de tout emploi, il est simplement, pleinement, ce qu’il est.

Une autre vie, née à l’autre bout du monde, part du même constat — l’utilité dévore qui s’y prête — et l’emprunte par une porte opposée. Arsène était le plus prisé des hommes de l’empire : précepteur des fils de Théodose, savant dans les deux langues, vêtu d’éclat, mille serviteurs à sa porte. Au sommet de ce que le monde réclame, une voix, dans sa prière, lui désigne l’inverse.

Arsène, fuis les hommes, garde le silence et demeure dans le repos : ce sont là les premiers fondements que tu doives jeter pour élever l’édifice de ton salut.

Pères du désert, Vies choisies des Pères des déserts d'Orient , ch. Vie de saint Arsène  — éd. Ad Mame et Cie, 1861, compilation de Michel-Ange Marin (Wikisource), trad. Arnauld d'Andilly

Il s’embarque en secret, gagne le désert de Scété, s’enfonce à treize lieues de l’église pour mieux s’ôter du commerce des hommes. Toute son attention tend désormais à une seule chose : « se cacher », « vivre inconnu aux hommes ». Au patriarche qui le presse de visites, il fait dire : « en quelque endroit que vous appreniez que soit Arsène, ne l’y venez plus chercher. » L’homme qu’on s’arrachait se fait introuvable. Et de la parole, où sa science excellait, il se retire pareillement, ayant éprouvé qu’il s’était « repenti souvent d’avoir parlé », mais jamais de s’être tu.

Ne confondons pas les deux retraites. Pour l’arbre, l’inutilité n’est pas choisie : elle lui est échue, et toute sa sagesse est de ne pas s’en départir, de rester noueux, creux, impropre — de ne rien faire pour devenir utile. Sa liberté se tient dans le monde, à même le tertre, comme une chose que nul n’a de raison de prendre. Pour Arsène, l’inutilité est arrachée de haute lutte : il fut suprêmement employable, et c’est ce prestige qu’il déchire, non par accord avec sa nature mais par sacrifice, pour se rendre tout entier disponible à un seul. L’un demeure ; l’autre s’en va. L’un n’a pas de but au-delà de durer ; l’autre quitte tout but humain pour un terme qui les dépasse tous. Tenir ces deux gestes pour le même, ce serait les défaire ensemble.

Et pourtant ils tranchent au même nœud. Sous l’arbre comme à la cour règne une équation muette : exister à bon droit, ce serait être utile, prisé, demandé — bon à quelque chose, donc bon tout court. Le chêne et le précepteur la récusent l’un et l’autre. Tous deux ont compris que cette valeur-là est une prise : elle vous taille à la mesure d’autrui et vous consomme à son rythme. Sortir de la demande, refuser de payer son droit d’être par son rendement — voilà la même délivrance, qu’on s’enfonce vers le bas, dans l’indifférence de la nature qui ne réclame rien, ou vers le haut, dans le secret d’une face qui ne demande pas qu’on serve. Deux horizons inverses, une seule porte : cesser d’être un moyen.

L’arbre n’a rien fait pour vivre vieux ; Arsène a tout quitté pour se cacher. Entre ces deux extrêmes, la même tranquillité — celle d’un être que personne ne vient plus chercher.

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Sources citées