Un seul corps

Marc Aurèle voit le monde comme un seul corps, la Bhagavad-Gîtâ le même Soi en tous les êtres, Lao-Tseu le Principe qui nourrit sans posséder — trois refus de tenir le vivant pour une chose qu'on prend.

Un seul corps
Asher Brown Durand — The Beeches (1845). Metropolitan Museum of Art, CC0.

Tout ce qui se compte, on apprend tôt à le prendre. Un arbre se chiffre en planches, une eau en mégawatts, un sol en récoltes à venir ; et l’on dresse, sans y penser, l’inventaire du monde comme on dresse celui d’un entrepôt — tant d’unités disponibles, tant à puiser. Le geste paraît neutre, presque comptable. Il enferme pourtant une décision : que les choses sont là en réserve, séparées les unes des autres et de nous, posées comme des objets dans une caisse d’où la main retire ce qu’il lui faut sans que rien ne s’ensuive. Prélever suppose qu’on puisse retrancher une part sans toucher au reste — que le tas se laisse diminuer d’autant, indifférent, et que la part retirée n’était liée à rien.

C’est cette évidence-là que trois pensées, nées loin l’une de l’autre et qui ne se sont jamais lues, ont refusée d’un même mouvement — non par tendresse pour la nature, mais parce qu’elles ne voyaient pas devant elles un tas. Là où nous voyons des choses séparées, l’une compte le monde comme un seul corps, l’autre y reconnaît partout le même Soi, la troisième le tient pour ce qu’un principe engendre et nourrit sans jamais le posséder. Trois manières de dire que le réel n’est pas un stock, et que le geste de puiser, qui semblait n’entamer qu’une réserve, entame en vérité quelque chose dont on faisait soi-même partie. On aurait tort de les confondre : un corps stoïcien, un Soi védântique et un Principe taoïste ne sont pas trois noms d’une même chose, et chacun fonde son refus sur un sol qui n’est pas celui des autres. C’est en les tenant d’abord distincts qu’on mesurera ce qu’ils ont, au bout, d’irréductiblement commun.

I. Marc Aurèle : on ne prélève pas sur un corps

L’empereur ne raisonne pas en naturaliste mais en membre. S’il refuse de voir dans le monde une collection de pièces détachées, c’est qu’il s’y éprouve d’abord comme une partie qui tient aux autres — et la première image qui lui vient n’est pas celle d’un magasin, mais celle d’un organisme.

Nous sommes tous faits pour concourir à une œuvre commune, comme dans notre corps y concourent les pieds, les mains, les yeux, les rangées de nos dents en haut et en bas de la mâchoire. Agir les uns contre les autres est donc certainement manquer à l’ordre naturel.

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même , livre II, § 1  — éd. Germer-Baillière, 1876 (Wikisource), trad. Jules Barthélemy-Saint-Hilaire

L’image n’est pas un ornement de rhétorique ; elle porte tout l’argument. Une main n’est pas une part séparée du corps qu’on pourrait soustraire et compter à part : elle n’est main que tant qu’elle tient au reste, et la trancher ne fait pas un corps plus une main, mais un corps mutilé et une chose morte. Le membre n’a ni sens ni vie hors de l’ensemble qui le porte. Marc Aurèle étend cette évidence anatomique aux dimensions du cosmos : ce que la main est au corps, chaque être l’est au monde — non une unité posée à côté des autres, mais un organe dont l’existence même consiste à coopérer. Dès lors « agir les uns contre les autres », prélever sur le voisin comme s’il m’était extérieur, ce n’est pas user d’un droit sur une chose disponible : c’est un membre qui se retourne contre le corps dont il vit.

Cette intuition, il la pousse jusqu’à sa forme la plus large. Le monde n’est pas seulement comparable à un corps : il est lui-même un seul être, qu’il faut s’exercer à voir tel.

Se représenter continuellement le monde comme un seul être animé, qui ne renferme qu’une seule substance et qu’une seule âme ; essayer de comprendre comment toutes choses doivent se rapporter à une perception unique, qui est la sienne ; comment c’est lui qui fait tout par une unique impulsion ; comment chaque détail coopère réciproquement à tout ce qui arrive ; et enfin comment tout s’enchaîne et tout est solidaire dans l’ensemble de l’univers.

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même , livre IV  — éd. Germer-Baillière, 1876 (Wikisource), trad. Jules Barthélemy-Saint-Hilaire

Tout s’enchaîne et tout est solidaire : la formule défait par avance le geste du comptable. On ne tient les choses pour une réserve où puiser qu’à condition de les croire d’abord déliées — chacune dans sa case, sans dette envers le reste. Marc Aurèle conteste exactement cette prémisse. Si tout coopère, alors il n’existe nulle part de part franche, détachable, qu’on pourrait porter à son compte sans rien troubler ailleurs. Et la conséquence qu’il en tire est sans douceur : retrancher est une violence faite au tout, et qui se retourne.

C’est mutiler le tout que de retrancher quoi que ce soit de son enchaînement et de sa continuité, dans les causes qui le forment, aussi bien que dans les parties qui le composent. Or c’est te retrancher toi-même de ce tout, autant qu’il dépend de toi, que de te révolter contre ses lois ; et en quelque façon, c’est le détruire.

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même , livre V  — éd. Germer-Baillière, 1876 (Wikisource), trad. Jules Barthélemy-Saint-Hilaire

Voilà le mot juste, et il est dur : mutiler. Celui qui traite une parcelle du monde en stock isolé ne fait pas seulement tort à cette parcelle ; il déchire la continuité qui la liait au reste, et, comme il est lui-même de ce tout, il se retranche du même coup. Le prélèvement qui se croyait gain est, dans la comptabilité de Marc Aurèle, une amputation — et l’amputé est aussi celui qui tient la lame. On reconnaît là sa leçon constante : le mal qu’on croit infliger au-dehors revient toujours, par le lien qui tient l’ensemble, à la chose même qu’on est. Sa réponse à qui voit dans le monde un magasin n’est pas un attendrissement : c’est une correction de la vue. Il ne demande pas qu’on aime davantage les choses ; il demande qu’on cesse de les voir séparées, parce qu’elles ne le sont pas.

II. La Bhagavad-Gîtâ : le même en tous

Changeons de langue et de sol. Le stoïcien parlait de parties qui coopèrent ; la Gîtâ va plus loin, et le saut est métaphysique. Là où Marc Aurèle voit des membres distincts d’un même corps, le poème indien ne voit, sous la multitude des êtres, qu’une seule réalité — non plusieurs parts solidaires, mais le même Soi, présent identique en chacune. Le sage y est défini par ce qu’il voit.

Il voit l’Ame résidant en tous les êtres vivants, et dans l’Ame tous ces êtres, lorsque son âme à lui-même est Unie de l’Union divine et qu’il voit de toutes parts l’identité.

Bhagavad-Gîtâ, Bhagavad-Gîtâ , ch. VI, § 29  — éd. Librairie de l'Institut, 1861 (Wikisource), trad. Émile Burnouf

Le mot décisif est identité. Il ne s’agit plus de dire que les êtres se tiennent, se répondent, dépendent les uns des autres — cela, le stoïcien le disait déjà. Il s’agit de dire qu’au fond ils sont le même : une seule Âme réside en tous, et qui la voit en l’un la voit en tous. La séparation que présuppose le geste de prendre — moi ici, la chose là, disponible — n’est pas seulement nuisible, comme chez Marc Aurèle ; elle est, pour la Gîtâ, une erreur de vision, une méconnaissance de ce qui est. On ne puise pas dans un autre que soi, parce qu’il n’y a pas, au plus profond, d’autre que soi.

De cette vision suit une conséquence qui touche directement le geste de prendre. Si le même est en tous, alors la peine que je cause ailleurs n’est pas la peine d’un autre : elle est la mienne, éprouvée à une autre place. Le yogî accompli est précisément celui qui ne peut plus tracer la frontière commode entre ce qui le concerne et ce qui ne le concerne pas.

Celui, Arjuna, qui, instruit par sa propre identité, voit l’Identité partout, heureux ou malheureux, est un Yôgî excellent.

Bhagavad-Gîtâ, Bhagavad-Gîtâ , ch. VI, § 32  — éd. Librairie de l'Institut, 1861 (Wikisource), trad. Émile Burnouf

Heureux ou malheureux : la mesure est rude. Voir l’identité partout, ce n’est pas un attendrissement épisodique, c’est le ressentir là même où cela coûte — la joie d’un autre comme sienne, mais aussi sa douleur. Pour qui voit ainsi, le vivant ne peut plus figurer dans la colonne des ressources, car cette colonne suppose qu’on puisse mettre à part ce qu’on ne prend pas en compte. La Gîtâ ferme cette issue : on ne tient à distance, en réserve, indifférent, que ce qu’on croit autre que soi — et il n’y a rien de tel. Elle ne fonde pas l’égard sur un devoir envers le lointain ; elle dissout le lointain. Son refus du monde-stock n’est pas une morale ajoutée à une vision du réel : il est cette vision même, le centre où l’on se tient quand on a cessé de se prendre pour une chose parmi les choses.

Il faut se garder pourtant de la confondre avec Marc Aurèle. Le stoïcien maintient la pluralité — des membres réels, distincts, qui coopèrent dans un corps ; sa solidarité est celle de parties qui restent parties. La Gîtâ, elle, relativise la pluralité au profit de l’un : les êtres séparés sont la surface, l’Âme unique est le fond. L’un dit vous tenez ensemble ; l’autre, vous êtes le même. Ce ne sont pas deux degrés d’une même thèse, mais deux assises : la cité cosmique des Stoïciens reste peuplée d’individus, le Soi de la Gîtâ les traverse tous d’une seule présence. À les fondre, on perdrait ce que chacun a de tranchant.

III. Lao-Tseu : nourrir sans posséder

Une troisième voix, et le ton se déplace encore. Ni corps articulé, ni Soi unique : le taoïste ne décrit pas d’abord la structure du réel, il regarde la façon dont le Principe se comporte envers les êtres. Et ce qu’il y observe est précisément l’inverse du geste de prendre — une générosité qui donne tout et ne retient rien, qui produit sans s’attribuer ce qu’elle produit.

chinois

衣養萬物而不為主

français

Il aime et nourrit tous les êtres, et ne se regarde pas comme leur maître.

Lao-Tseu, Tao-te-king , ch. XXXIV  — éd. Imprimerie nationale, 1842 (Wikisource), trad. Stanislas Julien

Tout est dans ce ne se regarde pas comme leur maître. Le Tao fait vivre la multitude des êtres — il les « aime et nourrit » — et pourtant ne pose sur eux aucune main de propriétaire ; il ne les compte pas, ne les réclame pas, ne se tient pas au-dessus d’eux comme on se tient au-dessus d’un cheptel. La source la plus féconde est ici la moins possessive : elle se prodigue sans rien tenir. Le même geste revient, plus ample, là où Lao-Tseu décrit la vertu qu’il nomme profonde.

Il produit les êtres et les nourrit. Il les produit et ne les regarde pas comme sa propriété. Il leur fait du bien et ne compte pas sur eux. Il règne sur eux et ne les traite pas en maître. C’est ce qu’on appelle posséder une vertu profonde.

Lao-Tseu, Tao-te-king , ch. X  — éd. Imprimerie nationale, 1842 (Wikisource), trad. Stanislas Julien

Le déplacement, par rapport aux deux premières voix, mérite qu’on s’y arrête, car il est réel. Marc Aurèle et la Gîtâ disaient ce qu’est le monde — un corps, un Soi — et tiraient de cet être la condamnation du prélèvement. Lao-Tseu, lui, montre d’abord une conduite : celle du Principe, qui fait être sans s’approprier. Sa leçon pour l’homme n’est pas « comprends que tout est un », mais « tiens-toi envers les êtres comme le Tao s’y tient » — fais, nourris, laisse être, et ne porte pas la main de maître sur ce que tu n’as pas à posséder. C’est une éthique de l’imitation, non de la connaissance : le sage taoïste ne déduit pas son retrait d’une métaphysique de l’unité, il l’accorde au tour non-possessif de la voie. Là où le geste de prendre veut tout retenir, il oppose un agir qui ne force ni ne saisit, une main ouverte plutôt qu’une main qui empoigne.

Distinguons donc fermement, avant tout rapprochement. Le stoïcien interdit le prélèvement parce qu’il mutile un corps dont on est membre ; le védântin, parce qu’il méconnaît le Soi qui est en tous ; le taoïste, parce qu’il trahit la manière d’un Principe qui donne sans posséder. Trois sols : l’ordre rationnel d’une cité-corps, l’identité métaphysique d’une seule Âme, la générosité sans maître d’une source. Aucun ne se déduit des deux autres. Qui les confondrait sous le mot vague d’« écologie de la sagesse » perdrait justement ce qui fait leur force : la diversité des chemins par lesquels on parvient au même seuil.

Ce qui ne se laisse pas mettre en réserve

Et pourtant, ce seuil, ils l’atteignent. Sous leurs trois langues, une même chose se dit, et elle vise droit l’évidence comptable du départ. Tous trois refusent qu’on puisse poser le vivant en réserve — le mettre à part, le tenir pour un fonds où la main puise sans suite. Pour Marc Aurèle parce qu’il n’y a pas de parts franches dans un corps, pour la Gîtâ parce qu’il n’y a pas d’autre que soi, pour Lao-Tseu parce que même la source de tout ne se fait propriétaire de rien : par trois voies sans commune mesure, la même prémisse tombe — celle qui faisait des choses des unités séparées, disponibles, sans dette envers le reste.

Le geste de prendre paraissait n’entamer qu’un tas indifférent. Sous ces trois regards, il se révèle autre. Il suppose une frontière — moi d’un côté, la chose de l’autre — que le corps de Marc Aurèle, le Soi de la Gîtâ et la source de Lao-Tseu défont chacun à sa manière. Retirer une part en croyant le reste intact, c’est mutiler ce qui tenait ensemble (Marc Aurèle), blesser ce qu’on est soi-même sans le savoir (la Gîtâ), porter la main de maître là où la voie n’en pose aucune (Lao-Tseu). La réserve où l’on croyait puiser n’était pas un entrepôt : c’était un corps, un visage, un don. On ne prélève pas sur un corps comme on prélève sur un tas — et ce qui distingue le corps du tas, ce n’est pas sa valeur, c’est qu’on ne peut lui ôter une part sans que quelque chose, ailleurs et jusqu’en soi, en réponde.

Ils ne proposent pas pour autant qu’on cesse de vivre des êtres ; aucun ne rêve d’un homme qui ne prendrait jamais rien. Le Tao lui-même nourrit en produisant, et le corps se nourrit de ses propres échanges. Ce qu’ils déplacent n’est pas le fait de recevoir du monde, mais la façon de s’y tenir : recevoir comme un membre qui rend ce qu’il prend, comme un Soi qui se reconnaît dans ce dont il vit, comme une main qui n’empoigne pas. Entre puiser dans un stock et se nourrir d’un corps dont on fait partie, il n’y a pas une différence de quantité ; il y a deux mondes — et c’est le même geste qui, dans l’un, enrichit un inventaire, et dans l’autre, ampute une continuité.

Reste l’image, plus ancienne que tous les arguments. Sur la toile de Durand, des hêtres montent dans une lumière calme ; un seul tronc nourrit chaque branche, et l’on ne saurait dire où finit l’arbre et où commence la forêt. Otez-en une branche maîtresse : ce n’est pas une branche de moins, c’est l’arbre blessé. Les anciens regardaient le monde de cet œil-là — non comme un bois de planches en attente, mais comme un vivant dont nous sommes une frondaison parmi d’autres, et qui ne nous appartient pas davantage que la main n’appartient à elle-même.

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Sources citées