Le canard et la grue

Tchouang-Tseu, Spinoza et Marc Aurèle devant la nature propre des êtres — et la tentation de la tailler à une fin qui n'est pas la leur.

Le canard et la grue
Utagawa Hiroshige — Egrets amid Irises and Grasses (ca. 1830s–1842). Metropolitan Museum of Art, CC0.

Un canard a les pattes courtes, une grue les a longues. On peut trouver l’une trop basse, l’autre trop perchée, et rêver de corriger ce déséquilibre — d’allonger un peu le canard, de raccourcir un peu la grue, pour les ramener à une mesure commune qui serait, croit-on, la bonne. L’image est ancienne, elle vient d’un livre chinois du IVᵉ siècle avant notre ère, et elle a la simplicité tranquille des choses qu’on n’a pas besoin de démontrer : on sent, à l’entendre, que ce serait une cruauté. Mais pourquoi exactement ? Qu’est-ce qui rend la patte courte du canard juste, et son allongement faux ?

La question n’est pas pittoresque. Elle revient, intacte, chaque fois qu’une main se propose d’amender un vivant — de le rendre plus utile, plus productif, plus conforme à un usage qu’on a d’avance fixé pour lui. Derrière le geste, il y a toujours la même conviction tacite : que la mesure d’un être lui vient du dehors, de la fin qu’on lui assigne, et non de ce qu’il est par lui-même. Trois pensées qui ne se sont jamais rencontrées s’opposent à cette conviction — un taoïste, un philosophe hollandais du XVIIᵉ siècle, un empereur romain. Elles ne disent pas la même chose ; c’est pourquoi il vaut la peine de les écouter l’une après l’autre. Mais toutes trois soutiennent qu’un être porte sa mesure en lui-même, et que la lui retirer, c’est le détruire en croyant l’améliorer.

I. Tchouang-Tseu : ne pas violenter la nature

Tchouang-Tseu raisonne par le corps. Avant de parler de l’âme, des mœurs, du gouvernement, il regarde une membrane entre des orteils, un doigt en trop, et il pose une distinction qui va commander tout le reste : il y a ce qui est issu du corps et ce qui lui est conforme. Une excroissance vient bien du corps, et pourtant elle est contre nature, parce qu’elle est en excès sur ce qui devait être. La nature n’est pas tout ce qui pousse ; elle est la juste proportion de ce qui pousse. D’où la règle, énoncée avec une douceur qui contraste avec sa portée :

Il ne faut pas violenter la nature, même sous prétexte de la rectifier. Que le composé reste composé, et le simple simple. Que le long reste long, et le court court. Gardez-vous de vouloir allonger les pattes du canard, ou raccourcir celles de la grue. Essayer de le faire leur causerait de la souffrance, ce qui est la note caractéristique de tout ce qui est contre nature, tandis que le plaisir est la marque du naturel.

Tchouang-Tseu, Œuvre de Tchoang-tzeu , ch. VIII, § Pieds palmés  — éd. Les Pères du système taoïste, 1913 (Wikisource), trad. Léon Wieger

Le critère est remarquable : ce n’est pas une loi, c’est la souffrance et le plaisir. Ce qui contredit la nature d’un être lui fait mal ; ce qui l’épouse le réjouit. La nature propre n’a pas besoin d’être prouvée, elle se signale du dedans, par le bien-être de qui la suit et la douleur de qui la force. Et « rectifier » est le mot piège : on ne mutile jamais un être au nom du caprice, toujours au nom d’une correction, d’un mieux, d’une norme plus haute. C’est précisément ce prétexte que Tchouang-Tseu refuse — non parce que toute amélioration serait vaine, mais parce que la mesure invoquée pour corriger est étrangère à l’être qu’elle prétend redresser.

Le chapitre suivant déplace l’image de l’oiseau au cheval, et de l’anatomie au dressage. Là, ce n’est plus une difformité qu’on guérit, c’est une bête qu’on civilise — et le dresseur s’en flatte comme d’un bienfait.

Les chevaux ont naturellement des sabots capables de fouler la neige, et un poil impénétrable à la bise. Ils broutent l’herbe, boivent de l’eau, courent et sautent. Voilà leur véritable nature. Ils n’ont que faire de palais et de dortoirs. […] Quand Pai-lao, le premier écuyer, eut déclaré que lui seul s’entendait à traiter les chevaux ; quand il eut appris aux hommes à marquer au fer, à tondre, à ferrer, à brider, à entraver, à parquer ces pauvres bêtes, alors deux ou trois chevaux sur dix moururent prématurément, par suite de ces violences faites à leur nature.

Tchouang-Tseu, Œuvre de Tchoang-tzeu , ch. IX, § Chevaux dressés  — éd. Les Pères du système taoïste, 1913 (Wikisource), trad. Léon Wieger

L’ironie est exacte et ne force rien : l’homme qui prétend « s’entendre » aux chevaux est celui qui les tue. Le savoir-faire, ici, est un savoir-défaire. Et Tchouang-Tseu ne s’arrête pas à la bête : du même mouvement, il nomme le potier qui « s’entend » à l’argile et le charpentier qui « s’entend » au bois — l’un et l’autre imposant à la matière des formes rondes, carrées, droites, qui ne sont pas les siennes. À chaque fois, le même schéma : un expert paraît, qui décrète une fin extérieure (servir, porter, contenir), et la chose, pour s’y plier, doit perdre ce qu’elle était. Le verdict tombe, sans appel et sans colère : Cet homme est coupable du crime d’avoir perverti les chevaux.

On aurait tort d’y lire un simple éloge de la vie sauvage. Ce que vise Tchouang-Tseu, ce n’est pas la civilisation en soi, c’est la finalité imposée — l’idée qu’un être existe pour quelque chose qui n’est pas lui, et qu’on a donc le droit de le tailler à cet usage. Sa réponse n’est pas un programme, c’est un lâcher-prise : laisser le long être long. Comme l’eau qui ne dispute rien et descend où nul ne veut aller, le sage taoïste n’ajoute aucune contrainte au cours des êtres ; il les laisse se déployer selon une norme qui leur est intérieure, et que le dresseur, lui, ne voit jamais, parce qu’il regarde sa fin et non la bête.

II. Spinoza : l’essence qui s’efforce

Changeons de siècle et de langue. Spinoza ne parle ni de canards ni de chevaux pour s’attendrir ; il construit une géométrie de l’être. Et pourtant, au cœur de cette géométrie, il pose une proposition qui dit, dans une autre grammaire, la même intuition que le Chinois — que chaque chose porte en elle le principe de ce qu’elle est :

Chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être. […] L’effort par lequel chaque chose s’efforce de persévérer dans son être n’est rien en dehors de l’essence actuelle de cette chose.

Baruch Spinoza, Éthique , livre III, § Propositions 6 et 7  — éd. Wikisource (trad. Appuhn, 1913), trad. Charles Appuhn

La conséquence est immense. Si l’essence d’une chose n’est rien d’autre que son effort pour persévérer dans son être, alors changer la nature d’un être n’est pas l’améliorer : c’est le supprimer. Il n’y a pas un fond neutre qui resterait, sous les transformations, identique à lui-même ; le fond est la tendance, et altérer la tendance, c’est anéantir le fond. Spinoza le dit par un exemple qui aurait fait sourire Tchouang-Tseu de reconnaissance — car lui aussi a choisi le cheval :

Un cheval, par exemple, est détruit aussi bien s’il se mue en homme que s’il se mue en insecte.

Baruch Spinoza, Éthique , livre IV, § Préface  — éd. Wikisource (trad. Appuhn, 1913), trad. Charles Appuhn

La phrase est d’une froideur précieuse. Devenir homme ne serait pas, pour un cheval, une promotion : ce serait sa mort, exactement comme de devenir insecte. Il n’existe pas d’échelle universelle au sommet de laquelle l’humain trônerait, vers quoi tout le reste aurait avantage à tendre. La perfection d’un cheval, c’est d’être pleinement cheval ; sa puissance d’agir ne se mesure qu’à l’aune de sa nature, non de la nôtre. Spinoza pousse l’observation jusqu’au plus intime des appétits : « Le cheval et l’homme sans doute sont emportés par la Lubricité de procréer ; mais le premier par une Lubricité de cheval, le second par une Lubricité d’homme. » Même le désir le plus commun se décline selon l’essence de chacun ; et l’épanouissement de l’un, écrit-il, diffère de celui de l’autre « autant que la nature ou essence de l’un diffère de la nature ou essence de l’autre ».

Voilà qui paraît rejoindre exactement Tchouang-Tseu. Mais distinguons, car les deux ne marchent pas au même pas. Pour Tchouang-Tseu, la sagesse est de laisser la nature tranquille : le geste juste est un retrait, une abstention, presque un silence — ne pas ferrer, ne pas brider, ne pas dégrossir. Pour Spinoza, l’essence n’est pas un repos qu’il faudrait préserver, c’est une poussée qu’il faut déployer. Le conatus n’est pas l’innocence d’avant l’effort, il est l’effort ; persévérer dans son être, ce n’est pas rester immobile, c’est augmenter sa puissance d’agir selon les lois de sa propre nature. Le Chinois nous invite à ne pas tailler ; le Hollandais, à ne pas entraver le déploiement. L’un défend le canard contre le chirurgien ; l’autre défend la force du cheval contre tout ce qui la diminuerait. Laisser-être n’est pas tout à fait laisser-croître. Et c’est une vraie différence : on ne protège pas un être de la même manière quand on le pense comme une forme accomplie à respecter et quand on le pense comme une puissance à libérer.

III. Marc Aurèle : suivre la nature — mais laquelle ?

Le stoïcien complique tout, et c’est sa fonction ici. Car Marc Aurèle, lui aussi, ferait sienne la formule : suivre la nature. C’est même le cœur de sa morale. Mais sous les mêmes mots se cache une pensée presque inverse, et il faut la regarder en face, sans la rabattre sur les deux premières.

Dis-toi encore que tout être se porte naturellement à la chose pour laquelle son organisation a été faite ; et que la chose vers laquelle il se porte de cette façon, est précisément son but et sa fin. […] Mais n’est-il pas également de toute évidence que les moins bons sont faits pour les meilleurs, comme les meilleurs sont faits les uns pour les autres ? Or les êtres animés valent mieux que les êtres inanimés ; et les êtres doués de raison valent mieux que les êtres simplement animés.

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même , livre V, § 16  — éd. Germer-Baillière, 1876 (Wikisource), trad. Jules Barthélemy-Saint-Hilaire

Tout est dit dans une expression que ni Tchouang-Tseu ni Spinoza n’auraient signée : la chose pour laquelle son organisation a été faite. Pour le stoïcien, chaque être a bien une nature — mais cette nature est une fonction dans un ordre, et cet ordre est hiérarchisé. Il y a un haut et un bas, des êtres faits pour d’autres, une finalité non plus suspecte mais providentielle. Là où Tchouang-Tseu voyait dans la finalité imposée le crime même, Marc Aurèle y lit la structure rationnelle du monde : si les êtres animés valent mieux que les inanimés, et les raisonnables mieux que les animés, alors il est conforme à la nature que les premiers servent les seconds. La même phrase — suivre la nature — autorise chez l’un ce qu’elle interdit chez l’autre.

Il serait facile, et faux, de faire du stoïcien le mauvais élève de la leçon. Sa position est cohérente et haute : il ne mutile aucun être par caprice, il l’inscrit dans une harmonie qui le dépasse et lui donne sens. Le cheval stoïcien n’est pas un esclave, il est un membre — comme la main et le pied sont membres d’un même corps, et concourent à une œuvre commune. La nature, pour Marc Aurèle, n’est pas une collection d’individus à laisser en paix chacun dans son coin ; c’est un seul vivant immense dont chaque être est une partie, et où la partie inférieure trouve sa dignité à servir l’ensemble. C’est une grandeur — et c’est exactement ce que les deux autres refusent. Pour Tchouang-Tseu, dès qu’un être est « fait pour » un autre, la violence a commencé. Pour Spinoza, il n’y a aucune hiérarchie des essences : le cheval n’est pas « moins bon » que l’homme, il est autrement parfait, et l’idée même d’un ordre où les uns seraient pour les autres relève de cette illusion finaliste qu’il a passé sa vie à dissoudre.

Synthèse : trois manières de tenir à la mesure

Trois fois la nature propre, et trois fois autre chose. Pour Tchouang-Tseu, la mesure d’un être est une forme à ne pas toucher : la patte courte est juste parce qu’elle est sienne, et la sagesse est l’abstention de qui s’efface devant ce qui se suffit. Pour Spinoza, la mesure est une puissance à ne pas diminuer : l’essence est un effort, et la respecter, c’est laisser un être croître selon sa loi, non l’immobiliser. Pour Marc Aurèle, la mesure est une fonction à honorer : chaque nature a sa place dans un ordre, et la suivre, c’est tenir son rang dans un tout qui a un sens. Laisser, déployer, ordonner : trois grammaires d’un même respect, qu’il serait paresseux de fondre dans une vague « sagesse du naturel ».

Et pourtant — c’est ici qu’après avoir distingué on peut, sans tricher, rapprocher — les trois se dressent contre un seul adversaire. Cet adversaire, ce n’est pas la transformation, c’est la mesure étrangère : la prétention d’évaluer un être à l’aune d’une fin qui n’est pas la sienne, et de le refaire pour qu’il y réponde mieux. Le canard jugé trop bas, le cheval jugé trop libre, la chose jugée trop peu utile — toujours le même geste, qui prend une fin extérieure pour le vrai de l’être et appelle « amélioration » ce qui est, mesuré du dedans, une amputation. Tchouang-Tseu y oppose la souffrance de la bête forcée ; Spinoza, la destruction de l’essence muée ; Marc Aurèle lui-même, dont l’ordre semblait pourtant tout permettre, y oppose l’exigence que chaque être soit porté vers ce pour quoi il est fait — et non vers ce que notre commodité voudrait qu’il fût. Même le finaliste répugne à ce que la fin soit la nôtre plutôt que celle de la chose.

Que trois pensées si éloignées — l’une qui se tait devant la nature, l’autre qui la calcule, la troisième qui la hiérarchise — convergent sur ce point devrait retenir l’attention de qui tient aujourd’hui une main sur le vivant. Elles ne décrivent pas un autre monde ; elles nomment d’avance la question que pose tout pouvoir de remodeler les êtres : à quelle mesure obéit-il ? À la leur, ou à la nôtre ? Et si c’est à la nôtre, de quel droit appelle-t-il correction ce qui n’est qu’une fin substituée à une autre ?

Clausule

Sur l’estampe de Hiroshige, une aigrette se tient parmi les iris, immobile, dans l’eau peu profonde. Ses pattes sont longues — absurdement longues, dirait quelqu’un qui voudrait toutes les choses à la même hauteur. Mais c’est par ces pattes qu’elle entre dans l’eau sans se mouiller le corps, qu’elle attend, qu’elle pêche, qu’elle est ce qu’elle est. Les lui raccourcir serait la noyer.

Il n’y a, dans cette patience de l’oiseau, aucune leçon à recevoir et personne à corriger. Il y a seulement une forme accomplie, qui ne demande rien, et qui se tient là comme une question posée à qui passe : sommes-nous encore capables de regarder un être sans déjà calculer ce qu’il pourrait devenir entre nos mains ? Le long est long. La grue le sait sans le savoir. Reste à nous de l’apprendre, ou de le réapprendre.

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Sources citées