Ce que l’enclos ne prend pas
Rousseau fait de la propriété l’acte fondateur de l’inégalité ; Épictète refuse qu’un bien plus grand dise jamais rien de qui nous sommes.
Un homme plante des piquets, tire une corde d’un arbre à l’autre, comble un fossé. Il dit : ceci est à moi. Personne ne le contredit — ou personne d’assez fort, assez tôt, pour l’en empêcher. Rousseau situe précisément là, dans ce geste et non dans un contrat ni un décret, l’acte de naissance de la société civile.
Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne !
La phrase est devenue un aphorisme qu’on cite en oubliant l’argument qu’elle illustre. Rousseau ne se contente pas de dater une origine : il pose, avant l’anecdote, une distinction dont dépend tout le reste.
Je conçois dans l’espèce humaine deux sortes d’inégalités : l’une, que j’appelle naturelle ou physique, parce qu’elle est établie par la nature, et qui consiste dans la différence des âges, de la santé, des forces du corps et des qualités de l’esprit ou de l’ame ; l’autre qu’on peut appeler inégalité morale ou politique parce qu’elle dépend d’une sorte de convention, et qu’elle est établie ou du moins autorisée par le consentement des hommes.
Que distingue Rousseau entre inégalité naturelle et inégalité morale ?
L’inégalité naturelle tient à l’âge, à la santé, à la force du corps ou de l’esprit — elle appartient à chacun sans le concours de personne. L’inégalité morale ou politique tient au rang, à la richesse, au pouvoir d’obéissance qu’on obtient d’autrui — elle ne tient que par une convention que les hommes ont autorisée, et peuvent retirer.
La première ne s’explique pas : elle est ce qu’elle est. La seconde réclame une histoire, et c’est cette histoire que le Discours entreprend — comment un privilège venu de nulle part dans la nature s’installe, se transmet, se fait passer pour l’ordre des choses. L’enclos n’invente pas seulement un champ ; il invente le pli par lequel une différence de fait — je laboure ici, tu laboures là — devient un droit qu’on tient pour acquis.
Ce pli a un moteur, et Rousseau lui donne un nom.
Dans l’état de nature, un homme se suffit et ne se mesure à personne : l’amour de soi ne regarde que sa propre conservation. Dès que les hommes vivent ensemble, se voient, se comparent, un second ressort s’éveille — celui qui ne veut plus seulement vivre, mais primer. L’enclos n’est que la forme achevée de ce ressort : la comparaison devenue titre de propriété.
Épictète part d’ailleurs, et n’a pas ce souci d’origine. Ancien esclave devenu maître à Nicopolis, il n’écrit pas pour retracer comment une différence s’installe, mais pour indiquer ce qu’elle ne peut jamais atteindre.
C’est mal raisonner que de dire : « Je suis plus riche que vous, donc je suis meilleur que vous ; je suis plus disert, donc je suis meilleur. » Pour mieux raisonner, il faut dire : « Je suis plus riche que vous, donc mes richesses surpassent les vôtres ; je suis plus disert, donc mes discours surpassent les vôtres. » Mais toi, tu n’es ni richesses, ni discours.
L’argument tient en une ligne, presque une leçon de logique : d’une prémisse comparative (« plus riche »), on ne tire pas une conclusion sur la personne (« meilleur ») sans glisser d’un terme à un autre. Le riche a plus de richesses ; il n’est pas, pour cela, plus. Épictète isole ce qui, dans l’homme, ne se compare pas — parce que ce n’est ni richesse, ni discours, ni aucun bien qu’on empile.
On ne fondra pas ces deux propos. Rousseau écrit une généalogie politique : il retrace comment un privilège de fait s’est fait passer pour un droit, et somme la convention de se justifier devant la nature. Épictète ne juge aucune institution ; il déplace la question ailleurs, vers ce qu’aucune convention, juste ou non, ne pourrait de toute façon toucher. L’un instruit le procès de l’enclos ; l’autre s’en désintéresse, parce qu’il a déjà logé ce qui compte hors de sa portée. Ce ne sont pas deux réponses à la même question — ce sont deux questions.
Et pourtant, sous cet écart, un seul refus travaille les deux textes. Rousseau nie qu’un enclos, une fortune, un rang, donnent à quiconque un titre naturel à commander : la richesse n’est pas la preuve d’une supériorité, elle n’en est que le déguisement social. Épictète nie, plus radicalement encore, que la richesse d’un autre dise quoi que ce soit sur qui il est ou sur qui je suis : la comparaison ne mord même pas sur la personne. L’un dénonce le passage du fait au droit ; l’autre coupe court au passage du fait à la valeur. Deux hauteurs, un même geste : ne pas laisser un bien plus grand décider de ce qu’un homme vaut.
Reste l’enclos, et le fossé qu’on pourrait combler. La question n’est pas de trancher entre le géomètre et le sage — elle est plus simple, et elle attend, silencieuse, devant chaque différence qu’on croise : celle-ci mesure-t-elle un bien, ou une personne ?
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Sources citées
- Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, éd. texte original, éd. 1823 (Wikisource).
- Épictète, Manuel, éd. Librairie Ch. Delagrave, 1875, trad. Jean-Marie Guyau.