Ni moi, ni personne

La Bhagavad-Gîtâ retire l'agent des sens qui se meuvent parmi leurs objets ; le Dhammapada retire jusqu'au témoin qu'on croyait trouver derrière eux.

Ni moi, ni personne
Han Gan, Un cheval blanc brillant dans la nuit (v. 750). Metropolitan Museum of Art, CC0.

Un fruit se détache, roule au bord de la table — et la main s’est déjà refermée dessus avant qu’aucune décision n’ait eu le temps de se former. On dira : j’ai réagi vite. Krishna, dans le cinquième chant de la Gîtâ, va plus loin et retire jusqu’au « j’ ».

« Ce n’est pas moi qui agis » : qu’ainsi pense le Yôgî connaissant la vérité, quand il voit, entend, touche, flaire, mange, marche, dort, respire, parle, quitte ou prend quelque chose, ouvre ou ferme les yeux ; et qu’il se dise : « Les sens sont faits pour les objets sensibles. »

Bhagavad-Gîtâ, Bhagavad-Gîtâ , livre Chant V, § 8-9  — éd. Librairie de l'Institut, 1861, trad. Émile Burnouf

Rien de mystique dans l’énumération : voir, entendre, marcher, dormir, respirer — les actes les plus ordinaires de la journée, ceux qu’on n’a jamais songé à revendiquer parce qu’ils vont de soi. C’est justement là que porte le retrait. Le Yôgî ne dit pas cela des grandes décisions, il le dit de la respiration. Et la raison qu’il en donne n’est pas une pirouette : les sens sont faits pour les objets sensibles, comme l’œil est fait pour la couleur. Une rencontre entre deux natures a lieu ; personne n’a besoin de la signer.

Ailleurs la Gîtâ enseigne de renoncer au fruit de l’acte — mais cette leçon-ci la précède et la fonde. Il ne s’agit pas encore de lâcher ce que l’acte rapporte ; il s’agit de voir qu’aucun « moi » ne l’a jamais accompli. Le Chant XIV nomme ce qui, en réalité, s’agite à la place de ce moi :

Vérité, instinct, obscurité, tels sont les modes qui naissent de la nature et qui lient au corps l’âme inaltérable.

Bhagavad-Gîtâ, Bhagavad-Gîtâ , livre Chant XIV, § 5  — éd. Librairie de l'Institut, 1861, trad. Émile Burnouf

Les guṇa agissent sur les guṇa : la main qui se referme, l’œil qui se tourne vers le mouvement, appartiennent à cette mécanique de la nature (prakṛti), pas à l’âme qu’ils enchaînent en la lui faisant croire sienne. Et cette âme, la Gîtâ ne la fait pas disparaître — elle la déplace. Le Chant II l’avait déjà nommée : une Âme que « ni les flèches ne la percent, ni la flamme ne la brûle », inaltérable, spectatrice. Ce que le Yôgî retire du geste, ce n’est pas un sujet — c’est un usurpateur. Sous l’usurpation, un témoin demeure, immobile, qui ne fait rien et à qui, pour cette raison même, rien ne peut être ôté.

Que signifie « ce n’est pas moi qui agis » dans la Bhagavad-Gîtâ ?

Krishna enseigne que voir, marcher ou respirer ne sont pas des actes du Soi mais des sens qui rencontrent leurs objets, selon les trois guṇa de la nature. Le Soi (Ātman) n’agit jamais ; il assiste, inaltérable, à ce que la nature accomplit en son nom.

Le Dhammapada, sur ce même terrain, ne s’arrête pas où la Gîtâ s’arrête. Il commence par les mêmes deux pas — l’impermanence de tout ce qui est composé, la douleur qui s’y attache — puis pousse la négation jusqu’à son terme :

Toutes les formes sont sans réalité substantielle. Lorsqu’on est bien pénétré de ce fait, on est délivré de la douleur. C’est là la voie de la purification.

trad. attribuée à Bouddha, Dhammapada , livre Chapitre XX (La Voie), § 279  — éd. Ernest Leroux, 1878, trad. Fernand Hû

Le mot que Fernand Hû rend par « sans réalité substantielle » est anattā : non-soi. Et ici la distinction avec la Gîtâ doit être tenue nette, sans quoi les deux textes se confondent en un vague « lâcher-prise » qui ne dirait plus rien de précis. La Gîtâ retire un usurpateur pour découvrir un témoin réel, l’Âme que rien n’entame. Le Dhammapada retire toutes les formes, sans exception déclarée — et le verset 279 vient exactement après les deux versets jumeaux sur l’impermanence et la douleur, comme leur élargissement le plus large : ce qui vaut pour les agrégations vaut pour tout. Aucun witness caché n’est excepté de la dissolution. Chercher, derrière les sens qui s’agitent, un spectateur permanent qui, lui, ne bougerait pas — c’est encore chercher une forme, et la former en pensée, c’est déjà lui prêter la substance qu’on vient de lui refuser.

Deux négations, donc, qui ne portent pas à la même profondeur : l’une déplace le moi vers un roc plus stable ; l’autre nie qu’il y ait un roc à trouver, même stable, même intérieur. Le non-soi bouddhique ne réfute pas seulement l’ego qui dit « j’agis » — il réfute jusqu’au sage qui dirait « je regarde agir ».

Et pourtant les deux enseignements convergent sur ce qu’ils défont dans l’instant présent, celui de la main qui se ferme sur le fruit. Que l’on découvre, sous le geste, un témoin éternel ou qu’on n’y découvre personne, la conséquence immédiate est identique : la main ne porte plus de signature. Celui qui pense « c’est moi qui ai attrapé » resserre une chaîne que la Gîtâ dit tissée de guṇa et que le Dhammapada dit tissée de rien. Se délier de cette chaîne ne demande pas de trancher entre les deux métaphysiques — l’Inde ne les a d’ailleurs jamais laissé se confondre, l’une affirmant sous le multiple un Soi identique au Brahman, l’autre le niant terme à terme. Ce que les deux textes desserrent ensemble, chacun à sa profondeur propre, c’est la même main crispée sur ce qu’elle vient de faire.

Le fruit, dans les deux cas, tombe et se laisse prendre. Ce qui change n’est pas le geste — c’est qu’il cesse d’avoir besoin de quelqu’un pour se l’attribuer.

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Sources citées