Un regard, non une prise

Pour Simone Weil, l'attention juste n'est pas la volonté qui happe, mais le regard qui se rend disponible. La Bhagavad-Gîtâ, qui pourtant ordonne d'agir, dénoue la même main.

Un regard, non une prise
Jean Siméon Chardin — Soap Bubbles (v. 1733–34). The Metropolitan Museum of Art, CC0.

Lettrine L gravée, style Art nouveauLa main qui se referme trop vite sur ce qu’elle convoite le fait fuir. On serre, et l’objet glisse. C’est vrai d’une bulle qu’un souffle de trop fait crever, d’un sommeil qu’on poursuit et qui s’éloigne, d’une vérité qu’on veut arracher et qui se dérobe. Certaines choses ne se prennent pas. Elles ne se donnent qu’à une main ouverte, qu’à un regard qui ne happe pas son objet.

Simone Weil prend le mot le plus banal — attention — et le retourne contre ce à quoi on le réduit d’ordinaire : l’effort, la tension, la volonté qui se bande sur sa cible. Dans les cahiers que Gustave Thibon réunit après sa mort sous le titre La Pesanteur et la Grâce, l’attention véritable est tout le contraire d’une saisie.

L’attention absolument sans mélange est prière.

Simone Weil, La Pesanteur et la Grâce , ch. L'attention et la volonté  — éd. Librairie Plon, 1948, p. 134-142

Pour mesurer le saut, entendons ce qu’elle écarte. La volonté, dit-elle, « n’a de prise que sur quelques mouvements de quelques muscles » : je peux vouloir poser ma main à plat sur la table, je ne peux pas vouloir la pureté, la vérité d’une pensée, l’amour. Serrer les mâchoires « à propos de vertu, ou de poésie, ou de la solution d’un problème » ne produit qu’un raidissement stérile.

L’attention juste est négative : elle suspend la pensée, la tient disponible, vacante, et n’impose rien à l’objet. On n’attaque pas le réel, on le laisse venir. Devant une image qu’on ne comprend pas, sa méthode tient en quelques mots : « les regarder jusqu’à ce que la lumière jaillisse. » Et l’avidité de trouver gâte tout : « En tirant sur la grappe, on fait tomber les grains à terre. »

Qu’est-ce que l’attention, pour Simone Weil ?

Ce n’est pas une concentration qui se crispe sur un objet, mais son contraire : la suspension de la pensée, qui se rend disponible, vide, prête à recevoir. On ne cherche pas, on attend ; on ne saisit pas, on accueille. Portée à son comble, sans mélange d’avidité ni de but, cette disponibilité pure coïncide avec la prière.

Le geste a son revers exact dans un texte qui, lui, ne demande nullement de suspendre l’action — il l’ordonne. Sur le champ de bataille, Arjuna laisse tomber son arc : il ne veut plus combattre. Krishna ne lui conseille pas le retrait ; il lui commande d’agir. Et le verset qui noue toute la doctrine emploie, lui aussi, le mot attentif.

Sois attentif à l’accomplissement des œuvres, jamais à leurs fruits ; ne fais pas l’œuvre pour le fruit qu’elle procure, mais ne cherche pas à éviter l’œuvre.

Bhagavad-Gîtâ, La Bhagavad-Gîtâ, ou le Chant du Bienheureux , livre II, § 47  — éd. Librairie de l'Institut, 1861, trad. Émile-Louis Burnouf

Les tenir d’abord à distance, sans quoi le rapprochement ne vaut rien. Weil se retire du faire : son attention est passive, le « je » s’y efface, on attend que la lumière vienne. La Gîtâ, à l’inverse, maintient la main à l’œuvre — « ne cherche pas à éviter l’œuvre » — et même la pousse au combat. L’une monte par le retrait de l’action, l’autre par son plein exercice. Là où Weil ôte la main de l’ouvrage pour ne plus que regarder, Krishna la laisse à l’ouvrage et lui retire seulement l’autre prise : celle qui s’avance déjà vers le résultat. Réceptivité contre engagement : on ne fondra pas ces deux gestes en un seul.

Et pourtant ils dénouent le même nœud. Ce que l’une et l’autre voie retranchent, c’est la prise sur l’issue — la main qui veut posséder le fruit, le regard qui happe pour avoir. Weil le pose d’une seule formule : « La condition est que l’attention soit un regard et non un attachement. » La Gîtâ la dit en trois mots — « jamais à leurs fruits » — et nomme ce geste intérieur ce que la tradition appellera l’acte sans désir du fruit, le niṣkāma-karma. Dans les deux cas, l’attention cesse d’être une prise sur ce qu’elle veut obtenir. Le « je » qui réclamait sa récompense se défait : chez Weil il « disparaît » dans l’attention pleine ; dans la Gîtâ il agit sans s’attribuer le résultat. Deux mains inverses — l’une qui se retire, l’autre qui reste à l’œuvre — et la même paume ouverte.

Reste l’image du début. La bulle ne tient qu’au souffle exactement mesuré, et seulement tant que la main ne se referme pas : trop d’avidité la crève, trop d’absence la laisse choir. Entre les deux, un regard qui accompagne sans saisir. C’est peut-être là, dans cet intervalle étroit où l’on cesse de vouloir prendre, que quelque chose enfin se donne.

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Sources citées