L'ami et le flatteur

Cicéron chasse de l'amitié le flatteur qui dit toujours oui ; Lao-Tseu sépare la parole élégante de la parole sincère. Deux voies vers un mot qui ne cherche rien de qui l'écoute.

L'ami et le flatteur
Fra Filippo Lippi — Portrait of a Woman with a Man at a Casement (vers 1440). Metropolitan Museum of Art, CC0.

Lettrine R ornée de fleurs de liseron, gravure de style Art nouveauReprendre un proche, c’est risquer de lui déplaire ; l’approuver ne coûte rien. Devant sa faute, deux mots se présentent — l’un qui l’excuse et le console, l’autre qui la nomme et le corrige —, et le premier est toujours le plus doux, à donner comme à recevoir. De cette pente presque insensible, deux traditions très éloignées ont fait leur affaire : celle qui sépare la parole qui plaît de la parole qui est vraie.

Cicéron la ramasse dans un vers de Térence qu’il reprend à son compte : « La complaisance flatte, et la vérité blesse. » Tout le péril de l’amitié tient dans ce partage. La vérité qui blesse guérit, tandis que la complaisance, à force d’épargner l’ami, laisse le mal s’installer. Aussi, dans les dernières pages du Lélius, l’amitié vraie — celle qui, dit-il, fait de deux âmes une seule — a-t-elle un ennemi qu’il nomme sans ménagement :

il n’est rien de plus pernicieux en amitié que la flatterie, les manières doucereuses, la complaisance outrée. On ne saurait employer trop d’expressions différentes pour mieux signaler le vice de ces hommes frivoles et artificieux, toujours prêts à dire ce que vous voulez, et jamais à dire la vérité.

Cicéron, Lélius, ou de l'Amitié , ch. XXV  — éd. Œuvres complètes (Le Clerc), Lefèvre, 1821, trad. Gallon la Bastide

On ne reconnaît donc pas le flatteur à l’excès de ses louanges, mais à sa disponibilité sans faille : il n’a pas d’avis propre, il épouse le vôtre. Toujours prêt à se plier « à son moindre signe, à son moindre geste », il n’a plus une âme à lui. Et ce qu’il retire, en échange du plaisir qu’il donne, est la seule chose dont l’amitié ne puisse se passer. Le vieux Caton, rapporte Cicéron, tenait qu’on a « souvent plus d’obligation à des ennemis déclarés qu’à des amis trop indulgents, parce que ceux-là nous disent souvent la vérité, et que ceux-ci ne la disent jamais. »

Pourquoi la flatterie détruit-elle l’amitié ?

Parce que l’amitié, pour Cicéron, repose tout entière sur la vérité : deux âmes ne se rejoignent que si rien ne se dissimule entre elles. Le flatteur, toujours prêt à dire ce qu’on veut entendre, introduit le mensonge au cœur du lien — « elle détruit la vérité, sans laquelle l’amitié n’est rien. » Il n’unit pas deux êtres : il en dédouble un seul.

Reste à comprendre pourquoi la flatterie trouve toujours preneur. Cicéron n’en cherche pas la cause chez le flatteur, mais chez celui qui l’écoute :

Bien des gens, en effet, cherchent moins à être vertueux qu’à le paraître. Ce sont ceux-là qui aiment la flatterie

Cicéron, Lélius, ou de l'Amitié , ch. XXVI  — éd. Œuvres complètes (Le Clerc), Lefèvre, 1821, trad. Gallon la Bastide

Le flatteur ne fait que rendre l’écho qu’on attend. Qui préfère le paraître à l’être a déjà commencé, seul, le travail : « Nul ne prête une oreille plus favorable aux flatteurs que celui qui se flatte lui-même avec le plus de complaisance. » La flatterie ne vient pas du dehors corrompre une âme intacte ; elle épouse un désir déjà là, celui d’être confirmé dans l’image qu’on se donne. Cicéron propose ainsi moins de fuir les flatteurs que de discerner, en soi comme chez l’autre, le mot qui cherche à plaire du mot qui dit ce qui est.

De l’autre bout du monde ancien, Lao-Tseu pose le même partage — mais il n’en fait pas une affaire d’amitié. Au dernier chapitre du Tao Te King, la ligne ne vise personne ; elle énonce une loi, aussi tranquille qu’un fait de nature :

chinois classique
français

信言不美,美言不信。 Les paroles sincères ne sont pas élégantes ; les paroles élégantes ne sont pas sincères.

Lao-Tseu, Le Livre de la voie et de la vertu (Tao Te King) , ch. 81  — éd. trad. Stanislas Julien, 1842 (Wikisource), trad. Stanislas Julien

Rien ici du flatteur ni de l’ami trahi. Là où Cicéron défend un lien et met en garde, Lao-Tseu constate seulement que le vrai et l’ornement tirent en sens contraire, sans indignation ni remède à prescrire. Et il rattache aussitôt ce constat à une tenue plus vaste : « Le Saint n’accumule pas », et « Telle est la voie du Saint, qu’il agit et ne dispute point ». L’ornement de la parole est du même ordre que la dispute et l’amas : une manière de saisir, de tirer à soi l’assentiment d’autrui. La parole sincère, elle, ne polit rien parce qu’elle ne cherche rien.

Il serait paresseux de confondre les deux gestes. Cicéron parle en moraliste du lien : le flatteur est un ennemi, la franchise un devoir entre amis, la vertu le sol de tout. Lao-Tseu ne parle pas d’amitié du tout : sa parole sincère relève du non-agir, d’une eau qui ne dispute pas son cours. L’un veille et prescrit ; l’autre observe et se retire. Deux sols distincts — une éthique de l’amitié, une voie du ciel.

Et pourtant les deux regards butent sur la même racine. Si le mot qui plaît et le mot qui est vrai divergent, c’est que le premier veut prendre quelque chose — une faveur, un écho, l’image de sa propre vertu — quand le second ne demande rien à qui l’écoute. Le flatteur et le flatté tendent la main ; la parole sincère donne sans se parer, blesse parfois sans vouloir blesser, et n’attend pas de retour. Deux chemins — le franc-parler de l’ami, la parole nue du Saint — débouchent sur une même tenue : un mot qui ne se monnaie pas, qui ne se règle ni sur le désir de celui qui parle, ni sur celui de celui qui écoute.

Reste la pente du début, toujours là. Devant la faute d’un proche, le mot doux se présente encore le premier. Rien n’a changé, sauf peut-être ceci : on sait maintenant ce qu’il demande, et ce que l’autre coûte. La parole vraie ne se polit pas ; elle donne, et ne réclame rien.

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Sources citées