Le lien qui tient
Cicéron tient l'ami pour un autre soi-même, et le perdre ôterait au monde son soleil. Tchouang-Tseu tient l'amitié vraie pour plutôt froide — et c'est de là qu'elle dure. Deux liens que l'intérêt ne noue pas.
Le mot d’ami se prête à tout. On le donne à qui partage nos heures faciles, à qui nous ouvre une porte, à qui se trouve utile ; il couvre le compagnon d’un soir aussi bien que celui pour qui l’on risquerait sa vie. Un Romain et un Chinois, séparés par des siècles et un monde, ont refusé cette largeur — non par avarice du mot, mais parce qu’ils tenaient l’amitié pour une chose trop haute pour qu’on la nomme à la légère. Reste à savoir ce qui, dans un lien, le fait tenir quand le reste cède.
L’amitié n’est autre chose que le parfait accord de deux âmes sur les choses divines et humaines, avec une bienveillance et une affection mutuelles.
Cet accord, pour Cicéron, ne naît ni du besoin ni du calcul. Il a, dit-il, « plutôt son principe dans la nature que dans notre faiblesse ». Ce qui l’allume, c’est la vertu aperçue chez l’autre : « sans la vertu, il ne peut être d’amitié véritable. » Loin de combler une indigence, une telle amitié unit ceux qui se suffisent déjà — « ceux qui […] n’ont besoin de personne […] excellent à contracter et à cultiver une amitié ». De là qu’elle ne se marchande pas : « Si l’intérêt formait le nœud de l’amitié, l’intérêt, venant à changer, ne pourrait manquer de le rompre. Mais la nature ne pouvant changer, la véritable amitié est éternelle. » Telle est sa place dans une vie — non un agrément parmi d’autres, mais ce sans quoi le reste pâlit. La retirer, écrit-il, c’est « ôter au monde le soleil ». L’ami ne se tient pas à côté de moi : il est une part de moi, « un autre soi-même ».
D’où vient une amitié qui dure ?
De ce qui ne change pas. Tant qu’un lien repose sur l’avantage, il se dénoue quand l’avantage tourne. Cicéron comme Tchouang-Tseu placent donc l’amitié véritable hors de l’intérêt : sur la vertu, sur la nature — un sol qui résiste aux épreuves, parce que rien d’extérieur ne l’a noué et que rien d’extérieur ne peut le défaire.
Un autre monde, une autre langue, et la même ligne de partage. Tchouang-Tseu la fait passer par une scène. Dans la déroute d’un royaume, un homme qui fuit jette son sceptre de jade — « qui valait bien mille lingots d’or » — et emporte sur son dos son petit enfant. Pourquoi sauver le moins précieux ? « Parce que l’intérêt seul l’attachait au sceptre, tandis que la nature le liait à l’enfant. » De cette image, le sage tire sa loi de l’amitié.
L’intérêt est un lien faible, que le malheur dénoue. Tandis que la nature est un lien fort, qui résiste à toutes les épreuves. Il en va de même, de l’amitié intéressée, et de l’amitié transcendante. L’homme supérieur, plutôt froid, attire ; le vulgaire, quoique chaud, repousse. Les liaisons qui n’ont pas une raison d’être profonde, se défont comme elles se sont faites.
Tout l’étrange du propos tient dans ce renversement : le froid attire, le chaud repousse. Là où l’on attendrait que l’amitié se mesure à sa chaleur, Tchouang-Tseu lit dans la chaleur empressée le signe du lien intéressé — doux tant que l’avantage dure, aigre dès qu’il manque. L’amitié qu’il dit transcendante est sans effusion, presque distante ; elle ne s’accroche pas, ne réclame rien, et tient par là même. Le sage, selon lui, n’aime pas moins : il aime sans agripper.
À la surface, les deux conseils se contredisent terme à terme. L’un fait de l’ami un autre soi-même et tient sa perte pour une nuit ; l’autre se défie de toute étreinte et loue la réserve. Cicéron lie deux âmes en une, ardemment ; Tchouang-Tseu desserre, et c’est le desserrement même qui préserve. Chaleur de la vertu partagée contre fraîcheur du non-attachement : ce ne sont pas deux noms d’une même amitié, et l’on trahirait l’une comme l’autre à les confondre.
Et pourtant, sous ces deux climats, la même eau coule. Ni l’un ni l’autre ne souffre que l’amitié repose sur l’avantage. « L’intérêt, venant à changer, ne pourrait manquer de […] rompre » le nœud qu’il aurait formé, dit le Romain ; « l’intérêt est un lien faible, que le malheur dénoue », dit le Chinois — presque les mêmes mots, à des siècles et un continent de distance. Et tous deux cherchent au lien un fondement qui ne bouge pas : « la nature ne pouvant changer » chez l’un, « la nature est un lien fort, qui résiste à toutes les épreuves » chez l’autre. Reste alors une seule chose, dite deux fois sur deux tons : le lien qui tient n’est jamais celui qu’on noue pour ce qu’il rapporte. Le Romain l’échauffe à la vertu, le Chinois le refroidit de tout intérêt — et par ces deux pentes contraires on parvient au même seuil, où l’amitié cesse d’être un échange pour devenir ce qu’on ne perd pas en perdant ce qu’on en tirait.
De ceux que nous appelons nos amis, lesquels resteraient le jour où nous n’aurions plus rien à leur rendre, ni eux à nous ? La question n’attend pas de réponse tranchée. Elle déplace seulement le regard — du service que l’on se rend vers la personne que l’on aime.
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Sources citées
- Cicéron, Lélius, ou de l'Amitié, éd. Œuvres complètes (Le Clerc), Lefèvre, 1821 (Wikisource), trad. Gallon la Bastide.
- Tchouang-Tseu, Œuvre de Tchoang-tzeu, éd. Les Pères du système taoïste, Imprimerie de Hien-hien, 1913 (Wikisource), trad. Léon Wieger.